La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».

Voir l’épisode précédent.

Le Chant du Bienheureux

– 5. La voie du détachement –

Arjuna dit:

— Ô Krishna, Tu me demandes d’abord de renoncer aux actes, puis d’agir avec dévotion. Dis-moi clairement, je T’en prie, laquelle de ces deux voies est la meilleure.

— Le renoncement aux actes et l’action dévotionnelle conduisent tous deux à la libération, mais l’action dévotionnelle vaut mieux que le renoncement aux actes.

Celui qui n’abhorre ni ne convoite les fruits de ses actes est tenu pour établi dans le renoncement, ô Arjuna aux bras puissants. Affranchi de la dualité, il dénoue facilement les liens qui le retiennent à la matière, et s’en libère complètement.

Seul l’ignorant prétend que l’action dévotionnelle [le karma-yoga] diffère de l’étude analytique du monde matériel [le sankhya]. Les vrais érudits affirment que si l’on suit parfaitement l’une ou l’autre de ces voies, on obtient les résultats des deux. Celui qui sait que le but atteint par l’étude analytique peut aussi l’être par l’action dévotionnelle, qui sait donc ces deux voies équivalentes, celui-là possède une juste vision des choses.

Le simple renoncement à l’action, sans servir le Seigneur avec amour et dévotion, ne procure pas le bonheur, ô Arjuna. Par contre, l’être réfléchi qui pratique le service dévotionnel atteint rapidement l’Absolu. L’âme pure qui œuvre avec dévotion en maîtrisant ses sens et son mental est chère à tous, et tous lui sont chers. Bien que toujours active, jamais ses actes ne l’enchaînent.

Agir dans la conscience divine

Bien qu’il voie, entende, touche et sente, qu’il mange, bouge, dorme et respire, l’être établi dans la conscience divine sait qu’en réalité, il n’est pas l’auteur de ses actes. Il sait que lorsqu’il parle, accepte ou rejette, ouvre ou ferme les yeux, seuls les sens matériels interagissent avec leurs objets, et que lui-même n’a aucun lien avec eux.

De même que l’eau ne mouille pas la feuille du lotus, le péché n’entache pas celui qui s’acquitte de son devoir sans attachement et en offre les fruits au Seigneur Suprême. Brisant ses attachements, le yogi n’agit avec son corps, son mental, son intelligence et même ses sens qu’à seule fin de se purifier.

Au contraire de celui qui, n’étant pas uni au Divin, convoite les fruits de son labeur et s’enchaîne ainsi par ses actes, l’âme qui œuvre avec dévotion goûte une paix sans mélange, car elle M’offre les résultats de tous ses actes.

Quand l’âme incarnée acquiert la maîtrise de soi et renonce en pensée à toute action, elle vit heureuse dans la cité aux neuf portes [le corps], sans accomplir ni causer aucun acte. L’être incarné, maître de la cité du corps, n’est l’artisan d’aucun acte ni du résultat de l’acte, non plus qu’il n’induit quelque action que ce soit chez autrui. Tout est l’œuvre des trois forces influentes de la nature matérielle.

De même, l’Être Suprême n’est responsable ni des actes vertueux ni des actes coupables de quiconque. Si l’être incarné s’égare, c’est parce que l’ignorance voile son savoir primordial.

Toutefois, quand ce savoir qui dissipe les ténèbres de l’ignorance éclaire l’être, tout se révèle à lui, comme par un soleil levant.

Celui dont l’intelligence, le mental et la foi reposent en l’Absolu, dont il fait son unique refuge, celui-là voit le parfait savoir effacer toutes ses fautes et marche droit vers la libération.

La vision du yogi

L’humble sage qu’éclaire le vrai savoir voit d’un œil égal le brahmana noble et érudit, la vache, l’éléphant, le chien et le mangeur de chien.

Celui dont le mental demeure constant a d’ores et déjà vaincu la naissance et la mort. Il est sans faille, tel le Brahman, et donc déjà établi dans le Brahman. Celui qui ne se réjouit pas plus des joies qu’il ne s’afflige des peines, dont l’intelligence est fixée sur le soi, qui ne connaît pas l’égarement et qui possède la science de Dieu, celui-là est déjà établi dans la transcendance.

L’être libéré n’est pas soumis à l’attrait des plaisirs matériels, car il vit en lui-même la plénitude de l’extase méditative. Tout entier voué au Suprême, il goûte une félicité sans bornes. Une personne d’intelligence ne se livre pas aux plaisirs des sens, ô fils de Kuntī. Elle ne s’y complaît point, car ils ont un début et une fin, et sont sources de souffrance. Celui qui, avant de quitter son corps, parvient à résister aux pulsions des sens et à repousser les assauts de la concupiscence et de la colère, celui-là est établi dans le soi et heureux en ce monde.

Celui dont l’activité, le bonheur et l’objectif sont purement intérieurs est un parfait yogi. Libéré par la réalisation de l’Absolu, il est assuré d’atteindre l’Absolu. Celui qui s’établit au-delà des dualités issues du doute, qui s’affranchit de toute faute, qui œuvre au bien de tous les êtres et qui tourne ses pensées vers l’intérieur, celui-là atteint la libération par la réalisation de l’Absolu.

La libération par la réalisation de l’Absolu est toute proche pour celui qui a réalisé son identité spirituelle et qui, maître de lui-même, libre de la colère et de tout désir matériel, s’efforce toujours d’atteindre la perfection.

Fermé aux objets des sens, fixant son regard entre les sourcils et immobilisant dans ses narines les airs ascendant et descendant, le spiritualiste en quête de la libération qui maîtrise ainsi ses sens, son mental et son intelligence s’affranchit du désir, de la colère et de la peur. Celui qui demeure en cet état est certes libéré.

Parce qu’il Me sait le bénéficiaire ultime de tous les sacrifices et de toutes les austérités, le souverain suprême de toutes les planètes et de tous les dévas, l’ami et bienfaiteur de tous les êtres, l’être pleinement conscient de Ma personne trouve la paix face aux assauts des souffrances matérielles.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 71