

La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».
Voir l’épisode précédent.
Le Chant du Bienheureux

– 4. La voie du savoir absolu –
Le Seigneur Bienheureux dit:
— J’ai donné cette impérissable science du yoga à Vivasvan, le déva du Soleil. Vivasvan l’a transmise à Manou, le père de l’humanité, et Manou l’a à son tour enseignée à Ikshvakou. Cette science suprême a été transmise de maître à disciple, et c’est ainsi que les saints rois l’ont reçue et réalisée. Mais au fil du temps, la filiation s’est rompue, ô Arjuna, et cette science, dans sa pureté originelle, semble maintenant perdue.
Si Je t’enseigne aujourd’hui cette science très ancienne de la relation au Suprême, c’est parce que tu es Mon dévot et Mon ami, et qu’ainsi tu peux en percer le sublime mystère.
— Vivasvān, le déva du Soleil, parut bien avant Toi. Comment comprendre qu’à l’origine, Tu aies pu lui enseigner cette science?
— Bien que nous ayons tous deux traversé d’innombrables existences, ô Arjuna, Je Me souviens de toutes, quand toi, tu les as oubliées. Bien que Je sois non né et que Mon corps purement spirituel ne se détériore jamais, bien que Je sois le Seigneur de tous les êtres, par Ma puissance interne, J’apparais en chaque âge dans Ma forme originelle. Chaque fois qu’en quelque endroit de l’univers la spiritualité voit un déclin et que s’élève l’irréligion, ô descendant de Bharata, Je descends en personne. J’apparais d’âge en âge pour délivrer les âmes vertueuses, anéantir les mécréants et rétablir les principes de la spiritualité.
Celui, ô Arjuna, qui connaît la nature transcendantale de Mon avènement et de Mes actes n’a plus à renaître dans l’univers matériel; quittant son corps, il entre dans Mon royaume éternel.
Libres de toute attache, affranchis de la peur et de la colère, pleinement absorbés en Moi et en Moi cherchant refuge, nombreux sont ceux qui furent purifiés par la connaissance de Ma personne, et tous ont ainsi développé un pur amour pour Moi. Tous suivent Ma voie d’une façon ou d’une autre, et selon qu’ils s’abandonnent à Moi, en proportion, Je les récompense.
Les humains, en ce monde, aspirent aux fruits de leurs actes; aussi rendent-ils un culte aux dévas. Certes, les humains, ici-bas, recueillent rapidement le fruit de leur labeur. J’ai créé les quatre divisions de la société en fonction des trois gounas et des occupations qui s’y rattachent. Mais bien que J’en sois le créateur, sache que Je ne suis lié à aucune, car Je suis immuable. Nulle action ne M’affecte, et jamais Je n’aspire au fruit de l’acte. Celui qui Me connaît comme tel ne s’empêtre pas, lui non plus, dans les rets du karma.
Fortes de ce savoir, les âmes libérées des temps passés ont toutes agi dans cet esprit. Remplis donc ton devoir en marchant sur leurs traces. Même une personne d’intelligence devient perplexe quand il s’agit de déterminer ce que sont l’action et l’inaction. Je vais donc maintenant t’enseigner ce qu’il en est de l’action, et cette connaissance te délivrera de toute infortune.
Action et inaction
La nature de l’action est fort complexe et difficile à comprendre. Il faut donc bien distinguer l’action légitime, l’action condamnable et l’inaction. Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction se distingue entre tous par son intelligence, et bien qu’engagé dans toutes sortes d’activités, il se situe à un niveau purement spirituel.
Celui qui agit sans aucun désir de jouissance matérielle est tenu pour établi dans la connaissance. Les sages affirment que le feu du parfait savoir a réduit en cendres les conséquences de ses actes. Totalement détaché du fruit de ses actes, toujours satisfait et libre de tout lien de dépendance, il ne s’englue pas dans l’action, et ce, bien qu’il soit continuellement actif.
L’être ainsi éclairé agit en parfaite maîtrise de son mental et de son intelligence. Il renonce à tout sentiment de possession et ne subvient qu’à ses plus stricts besoins. Il n’encourt ainsi aucune faute ni aucune réaction subséquente.
Celui qui, affranchi de la dualité et de l’envie, se satisfait de ce qui lui vient naturellement et voit d’un même œil l’échec et la réussite, celui-là, bien qu’il agisse, n’est jamais enchaîné par ses actes. Les actes de celui qui est ferme dans le savoir absolu et libre de l’influence des trois gounas se fondent dans la transcendance. Parce qu’il s’engage tout entier dans des activités purement spirituelles, où l’offrande et le feu qui la consume sont l’une et l’autre de nature spirituelle et absolue, l’être pleinement absorbé dans la conscience divine est assuré d’atteindre le royaume spirituel.
De l’importance du sacrifice
Certains yogis rendent aux dévas un culte sans faille en leur offrant divers sacrifices, tandis que d’autres sacrifient au feu du Brahman Suprême. Certains sacrifient l’ouïe et les autres sens dans le feu du mental maîtrisé, tandis que d’autres sacrifient le son et les autres objets des sens dans le feu des sens maîtrisés. Ceux qui désirent atteindre la réalisation spirituelle par la maîtrise des sens et du mental offrent en oblation, dans le feu du mental maîtrisé, les fonctions de leurs sens et de leur souffle vital.
Adhérant à des vœux stricts, certains sont éclairés par le sacrifice de leurs biens matériels, d’autres par l’accomplissement de rudes austérités, et d’autres encore par la pratique du yoga en huit phases ou par la quête du savoir absolu à travers l’étude des Védas. Certains pratiquent la maîtrise des fonctions respiratoires et s’exercent à fondre le souffle expiré dans le souffle inspiré – et vice versa – pour se plonger dans la transe que procure la suspension de toute respiration. Et d’autres, qui restreignent leur nourriture, font sacrifice du souffle expiré en soi.
Tous ceux qui accomplissent ainsi des sacrifices et en connaissent le sens se voient libérés des suites de leurs fautes. Ayant goûté au nectar des fruits du sacrifice, ils en viennent à atteindre la destination suprême et éternelle.
Ô meilleur des Kurus, sache que sans accomplir de sacrifices, nul ne peut vivre heureux en ce monde ou en cette vie; que dire de la suivante?
Ces différentes formes de sacrifices sont autorisées par les Védas et procèdent de différents modes d’action. Sachant cela, tu atteindras la libération.
La primauté du savoir
Le sacrifice motivé par l’obtention du savoir est supérieur au sacrifice motivé par des gains matériels, ô Arjuna. En fin de compte, tous les actes sacrificiels culminent dans le savoir absolu.
Cherche à connaître la vérité en approchant un maître spirituel. Enquiers-toi d’elle auprès de lui avec soumission, tout en le servant. L’âme réalisée peut te révéler le savoir, car elle a vu la vérité. Après avoir ainsi reçu le véritable savoir d’une âme réalisée, jamais plus l’illusion ne t’égarera. Tu comprendras que tous les êtres font partie intégrante du Suprême, qu’ils vivent en Moi et M’appartiennent.
Quand bien même tu serais le plus vil des pécheurs, une fois embarqué sur le vaisseau du savoir spirituel, tu franchiras l’océan des souffrances. Semblable au feu ardent qui réduit le bois en cendres, ô Arjuna, le brasier du savoir réduit en cendres toutes les suites des actions matérielles. Rien en ce monde n’est aussi pur et sublime que le savoir absolu, fruit mûr de tous les yogas. Celui qui l’acquiert trouve en lui-même le bonheur en temps voulu.
Une personne de foi qui cultive ardemment le savoir absolu tout en maîtrisant ses sens trouve qualité pour l’acquérir et connaît bientôt la plus haute paix spirituelle. Mais les ignorants et les incroyants, qui doutent des Écritures révélées, ne sauraient avoir conscience de Dieu. Déchus, ils ne connaissent le bonheur ni dans cette vie ni dans la suivante.
Celui dont le savoir spirituel a déraciné les doutes et qui pratique le service dévotionnel en renonçant aux fruits de ses actes, celui-là est véritablement établi dans le soi. Aussi n’est-il pas lié aux suites de ses actes.
Armé du glaive du savoir, il te faut trancher les doutes que l’ignorance a fait germer en ton cœur. Fort de l’arme du yoga, ô descendant de Bharata, lève-toi et combats.
À suivre…

