La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».

Voir l’épisode précédent.

Le Chant du Bienheureux

– 6. La voie de la méditation –

Le Seigneur bienheureux dit:

— Celui qui s’acquitte de ses devoirs sans s’attacher aux fruits de ses actes est un sannyasi et un vrai yogi, et non celui qui n’allume aucun feu sacrificiel et qui se soustrait à ses obligations. Sache, ô Arjuna, qu’on ne peut séparer le yoga – la communion avec le Suprême – du renoncement, car nul ne peut devenir un yogi sans abandonner tout désir de jouissance matérielle.

C’est par l’action que progresse le néophyte qui emprunte la voie du yoga en huit phases, alors que c’est en renonçant à toute action matérielle que s’élève le yogi accompli. Est tenu pour un yogi accompli celui qui a renoncé à tout désir matériel et qui n’agit ni pour satisfaire ses sens ni pour jouir du fruit de ses actes.

Le mental peut aussi bien être l’ami que l’ennemi de l’âme conditionnée. L’on doit s’en servir pour se libérer, non pour se dégrader. Pour qui l’a maîtrisé, le mental est le meilleur ami. Mais pour qui y a échoué, il demeure le pire ennemi.

Une personne empreinte de sérénité pour avoir conquis son mental a déjà atteint l’Âme Suprême. Une telle personne voit d’un œil égal la joie et la peine, la chaleur et le froid, la gloire et l’opprobre.

On qualifie de yogi l’âme réalisée qui trouve la plénitude dans le savoir et la réalisation du savoir. Établi dans la transcendance, il possède la maîtrise de soi, et voit d’un œil égal l’or, la pierre et la motte de terre. Mais plus élevé encore est celui qui voit d’un même œil l’âme bienveillante, le bienfaiteur attentionné et l’envieux, le conciliateur et l’observateur impartial, l’ami et l’ennemi, le vertueux et le pécheur.

La pratique du yoga

Le spiritualiste doit se vouer corps et âme au Suprême. Il lui faut vivre en un lieu solitaire et toujours rester maître de son mental, libre de tout désir et de tout sentiment de possession. En un lieu saint et retiré, il doit confectionner un siège d’herbe kusha qui ne soit ni trop haut ni trop bas, puis le recouvrir d’une peau de daim et d’une étoffe douce. Là, il doit prendre une assise ferme et pratiquer le yoga en maîtrisant son mental, ses sens et ses actes tout en fixant ses pensées sur un point unique, pour ainsi purifier son cœur.

Il lui faut garder le corps, le cou et la tête bien droits, le regard fixé sur l’extrémité du nez. Affranchi de la peur et ferme dans le vœu de continence, le mental maîtrisé et apaisé, il doit méditer sur Moi en son cœur et faire de Moi le but ultime de son existence. Maîtrisant ainsi son mental, ses sens et ses actes sans faillir, le yogi se soustrait à l’existence matérielle et atteint Ma demeure [le royaume de Dieu].

Nul ne peut devenir un yogi, ô Arjuna, s’il mange trop ou trop peu, ni s’il dort trop ou trop peu. Qui garde la mesure dans le manger et le dormir comme dans le travail et la détente peut, par la pratique du yoga, atténuer les souffrances de l’existence matérielle. Quand, par la pratique, le yogi parvient à discipliner son mental et à s’établir dans la transcendance, affranchi de tout désir matériel, on le dit accompli dans le yoga. Tel une flamme qui, à l’abri du vent, point ne vacille, le yogi maître de son mental reste ferme dans sa méditation sur l’Âme Suprême.

Celui qui, par la pratique du yoga, parvient à détacher son mental de toute activité matérielle atteint la perfection de l’extase méditative, le samadhi. Le mental ainsi purifié, il est à même de percevoir le soi et de se réjouir dans le soi. Il goûte alors, à travers ses sens sublimés, un bonheur spirituel infini. Cette perfection atteinte, il comprend que rien n’est plus précieux, et jamais plus il ne s’écarte de la vérité. Imperturbable, même au cœur des pires difficultés, il se libère définitivement des souffrances nées du contact avec la matière.

Rigueur et détermination

C’est avec une foi et une détermination inébranlables que l’on doit pratiquer le yoga. Le yogi doit se défaire sans réserve de tous les désirs matériels nés de son imagination, pour ainsi entièrement maîtriser tous ses sens à l’aide du mental. Animé d’une ferme conviction, il doit, par son intelligence, s’établir peu à peu dans une profonde méditation pour ainsi fixer son esprit sur l’Âme Suprême et ne plus penser à rien d’autre.

Où que l’entraîne sa nature fébrile et instable, il faut ramener le mental sous le contrôle du soi. Le yogi dont le mental est absorbé en Moi connaît sans conteste le bonheur ultime. Conscient qu’il participe de l’Absolu, il transcende les influences de la passion et s’affranchit ainsi des suites de ses fautes passées.

Constamment absorbé dans la pratique du yoga, le spiritualiste en parfaite maîtrise de soi s’affranchit de toute souillure matérielle et accède au bonheur ultime que procure l’union constante avec l’Absolu. Le vrai yogi Me voit en tous les êtres et voit tous les êtres en Moi. En vérité, l’âme réalisée Me voit partout. Celui qui Me voit partout et voit tout en Moi ne Me perd jamais, comme jamais non plus Je ne le perds.

Le yogi qui sert avec vénération l’Âme Suprême sise en chaque être, et qui sait qu’Elle et Moi ne faisons qu’un, demeure toujours en Moi. Le parfait yogi, ô Arjuna, voit, à travers sa propre expérience, l’égalité de tous les êtres, dans leur bonheur comme dans leur malheur.

La maîtrise du mental

Arjuna dit:

— Ce yoga que Tu as succinctement décrit, ô Kṛṣṇa, me semble impraticable, car le mental est capricieux et instable. Le mental est fébrile, impétueux, puissant et obstiné; le subjuguer me semble plus ardu que maîtriser le vent.

— Ô Arjuna aux bras puissants, il est certes malaisé de dompter ce mental fébrile. Il est toutefois possible d’y parvenir par le détachement et une pratique adéquate. Pour celui qui ne maîtrise pas son mental, la réalisation spirituelle reste difficile à atteindre. Mais pour celui qui le domine par des moyens appropriés, la réussite est assurée. Telle est Ma pensée.

— Quel est, ô Kṛṣṇa, le sort du spiritualiste qui, après avoir emprunté avec foi le sentier du yoga, l’abandonne pour n’avoir pas su détacher son mental du monde, et qui, par suite, n’atteint pas la perfection du yoga?

En se détournant ainsi du chemin de la transcendance, ne périt-il pas comme un nuage qui se dissipe, privé de tout refuge matériel ou spirituel? Tel est le doute qui m’assaille, ô Kṛṣṇa. Veuille le dissiper, je T’en prie, car nul autre que Toi ne le peut.

— Ô Arjuna, pour le spiritualiste aux actes louables, il n’est de destruction ni dans ce monde ni dans l’autre. Jamais, Mon ami, le mal ne s’empare de celui qui fait le bien. Après des années sans nombre de délices sur les planètes où vivent ceux qui ont pratiqué le bien, celui qu’a vu faillir la voie du yoga renaît au sein d’une famille riche et noble, ou vertueuse.

Il peut aussi renaître dans une famille de sages spiritualistes, mais en vérité, il est rare ici-bas d’obtenir une telle naissance. Celui-là, ô fils de Kuru, recouvre alors la conscience divine acquise dans sa vie passée et reprend sa marche vers la perfection. En vertu de la conscience divine acquise dans sa vie passée, il est tout naturellement attiré par les principes du yoga, fût-ce à son insu. Un tel spiritualiste en quête de vérité transcende déjà tous les rites scripturaires.

Or, quand le yogi s’efforce sincèrement de parfaire sa réalisation spirituelle, s’affranchissant ainsi de toute impureté, il finit, après de nombreuses vies de pratique, par atteindre le but suprême. Le yogi est plus élevé que l’ascète, que le philosophe empiriste et que l’homme qui aspire aux fruits de ses actes. En toutes circonstances, sois donc un yogi, ô Arjuna.

Et de tous les yogis, celui qui, avec une foi totale, toujours s’absorbe en Moi, médite sur Moi et Me sert avec amour, celui-là est le plus grand et M’est le plus intimement lié. Tel est Mon avis.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 72