

Le célèbre barde du 16e siècle n’a vraisemblablement pas eu accès aux textes sanskrits de l’Inde ancienne. Il était néanmoins imprégné de la philosophie de la Renaissance, largement héritée de Platon, pour qui les notions d’âme et d’illusion, entre autres, présentaient des parallèles naturels avec la pensée védique.
La pièce Comme il vous plaira (As You Like It) de Shakespeare offre une vision de la condition humaine qui reflète bien la pensée universelle sous-jacente à son propos, notamment dans cette scène du deuxième acte où le personnage de Jacques déclame un passage sur les sept âges de la vie. La traduction retenue ici est celle de François-Victor Hugo, fils de l’illustre auteur français qu’évoque son nom.
Le monde entier est un théâtre,
et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.
Tous ont leurs entrées et leurs sorties,
et chacun y joue successivement les différents rôles
d’un drame en sept âges.
C’est d’abord l’enfant,
vagissant et bavant dans les bras de la nourrice.
Puis l’écolier pleurnicheur,
avec sa sacoche et sa face radieuse d’aurore,
qui, comme un limaçon,
rampe à contrecœur vers l’école.
Et puis, l’amant,
soupirant, avec l’ardeur d’une fournaise,
une douloureuse ballade
dédiée aux sourcils de sa maîtresse.
Puis, le soldat,
plein de jurons étrangers, barbu comme le léopard,
jaloux sur le point d’honneur, brusque et vif à la querelle,
poursuivant la fumée réputation jusqu’à la gueule du canon.
Et puis le juge,
dans sa belle panse ronde, garnie d’un bon chapon,
l’œil sévère, la barbe solennellement taillée,
plein de sages dictons et de banales maximes,
jouant, lui aussi, son rôle.
Le sixième âge nous offre un maigre Pantalon en pantoufles,
avec des lunettes sur le nez, un bissac au côté ;
les bas de son jeune temps bien conservés,
mais infiniment trop larges pour son jarret racorni ;
sa voix jadis pleine et mâle revenant au fausset enfantin
et modulant un aigre sifflement.
La scène finale, qui termine ce drame historique, étrange et accidenté,
est une seconde enfance, état de pur oubli,
sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien !

Le théâtre du monde
Ces lignes ravivent spontanément en moi le souvenir d’un fameux verset de la Bhagavad-gita:
«À l’heure de la mort, l’âme change de corps, tout comme elle l’a fait en passant de l’enfance à la jeunesse, puis à la vieillesse.»
Bhagavad-gita 2.13
Pour reprendre l’image de la première ligne du passage de la pièce cité ci-dessus, le monde dans lequel nous vivons n’est bel et bien qu’une scène de théâtre sur laquelle se joue un drame rigoureusement «scripté». Comme le sont les rôles des acteurs qui s’y produisent, avec leurs entrées et leurs sorties côté cour et côté jardin au gré d’une histoire dont le début et la fin sont clairement définis.
Car, à l’instar d’une représentation théâtrale, tout ici-bas est temporaire, à commencer par notre propre existence. La naissance et la mort marquent en effet le début et la fin de la pièce dans laquelle nous jouons, incarnant tour à tour, entre les deux, le bébé innocent, l’enfant pleurnichard, l’adolescent fougueux, l’adulte entreprenant et le vieillard sénescent. Mais comme au théâtre, chaque entrée est suivie d’une sortie, et la sortie finale est elle-même suivie d’une toute nouvelle entrée avec la reprise de la pièce.
Nous ne rejouons jamais tout à fait la même pièce, mais à chaque nouvelle représentation, nous rejouons invariablement les rôles successifs décrits par Shakespeare. Chaque fois dans un corps différent, dans un lieu différent et dans un décor différent. Tels sont les prémisses de la pensée védique en matière de philosophie et de spiritualité.
L’envers du décor
Pourquoi devons-nous ainsi monter sur la scène d’un théâtre éphémère vie après vie?
Si nous ne sommes en ce monde que des acteurs, qui sommes-nous réellement hors scène?
Comment quitter ce théâtre illusoire et temporaire pour vivre une vie dénuée d’artifices et de contraintes spatio-temporelles?
Telles sont les questions qu’abordent ensuite les textes védiques pour nous aider à réfléchir sur les raisons de notre asservissement aux rôles que la vie semble nous imposer, et sur la façon de nous en affranchir pour retrouver notre véritable identité au-delà du personnage que nous jouons sur scène.
Nous ne sommes pas des costumes qui renferment un acteur. Nous sommes des âmes qui ont revêtu un corps et qui le voient changer de rôle, se transformer avec le temps, jusqu’à devenir inutilisable. Sortie de scène en attendant la prochaine entrée dans un corps déterminé par nos actes passés et nos pensées et désirs à l’heure de la mort.
Shakespeare a brillamment cerné le caractère illusoire et éphémère de la vie humaine dans le passage cité au début de ce billet, mais il en est malheureusement venu par la suite à conclure qu’en fin de compte, la vie n’a aucun sens, comme en témoigne ces lignes du 5e acte de Macbeth:
«La vie n’est qu’une ombre qui marche,
Un pauvre acteur qui se pavane et s’agite une heure sur la scène
Et qu’ensuite on n’entend plus.
C’est un conte récité par un idiot,
Plein de bruit et de fureur,
Et qui ne signifie rien.»
Macbeth, Acte 5, Scène 5
Malheureusement, parce que, bien qu’il ne l’ait pas trouvé, la vie a bel et bien un sens. Les textes védiques expliquent en effet que la vie humaine est précisément conçue pour nous amener à reprendre conscience de notre identité spirituelle et du sens réel de la vie, au-delà de la pièce qui se joue sur la scène du monde. Et la Bhagavad-gita d’ajouter:
«Quand les âmes réalisées renouent avec amour et dévotion avec l’Absolu, s’étant par là élevées à la plus haute perfection, jamais plus elles ne reviennent en ce monde transitoire.»
Bhagavad-gita 8.15
Nous sommes en effet sur Terre pour apprendre et pour évoluer, jusqu’à comprendre que rien ici-bas n’est durable et parfait, alors que nous recherchons un bonheur pérenne et sans limite. Notre costume actuel ne pouvant nous donner accès à pareil bonheur, nous devons donc tout mettre en œuvre pour réintégrer notre corps spirituel, et ce, en cette vie même, grâce aux pratiques précisément conçues pour nous affranchir du joug des influences matérielles qui nous poussent à nous identifier à notre enveloppe charnelle. Que le rideau de l’illusion tombe pour ne plus jamais se relever.

