La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».

Voir l’épisode précédent.

Le Chant du Bienheureux

– 3. La voie de l’action –

Arjuna dit:

— Ô Krishna, si Tu tiens la voie de l’intelligence pour supérieure à celle de l’action intéressée, pourquoi m’inciter à cette horrible bataille? Tes instructions équivoques troublent mon intelligence. Indique-moi donc clairement, je T’en prie, la meilleure voie à suivre.

— Ô Arjuna, toi qui es sans reproche, comme Je l’ai déjà expliqué, deux classes d’hommes cherchent à réaliser le soi. Certains préfèrent l’aborder par les voies analytiques de la philosophie empirique, d’autres par la pratique du service dévotionnel. Ce n’est pas simplement en s’abstenant d’agir que l’on peut se libérer des chaînes du karma, et le renoncement seul ne suffit pas non plus pour atteindre la perfection. Inéluctablement, une personne est contrainte d’agir selon les dispositions qu’elle acquiert au contact des influences maîtresses de la nature matérielle. Nul ne peut demeurer inactif, même pour un instant.

Celui qui restreint ses sens et s’abstient d’agir, mais dont le mental s’attache encore aux objets des sens, se berce certes d’illusions et n’est qu’un simulateur. Par contre, ô Arjuna, celui qui s’efforce sincèrement de discipliner ses sens par la force du mental, et qui, sans attachement, s’engage dans la pratique du service dévotionnel, lui est de beaucoup supérieur.

Remplis ton devoir, car l’action vaut mieux que l’inaction. Sans agir, on ne saurait même subvenir aux besoins de son corps. Il convient toutefois d’offrir l’action en sacrifice à Viṣṇu, sans quoi elle enchaîne son auteur au monde matériel. Aussi, ô fils de Kuntī, remplis ton devoir afin de Lui plaire, de sorte à toujours rester libre des chaînes de la matière.

Le rôle des sacrifices

Au début de la création, le Seigneur de tous les êtres peupla l’univers d’humains et de devas, puis instaura les sacrifices à Viṣṇu. Il les bénit alors en disant: «Que ces yajñas vous apportent le bonheur; ils répandront sur vous tous les bienfaits désirables pour vivre heureux et obtenir la libération.» Satisfaits par ces sacrifices, les devas, à leur tour, satisferont les humains, et de cette réciprocité naîtra pour tous la prospérité.

Satisfaits par vos yajñas, les devas responsables des nécessités de la vie pourvoiront à tous vos besoins. Mais qui jouit de leurs dons sans rien leur offrir en retour est certes un voleur. Les dévots du Seigneur sont affranchis de toute faute parce qu’ils ne mangent que des aliments d’abord offerts en sacrifice. Mais ceux qui préparent des mets pour leur seul plaisir ne se nourrissent que de péché.

Le corps de tout être subsiste grâce aux aliments dont les pluies permettent la croissance. Les pluies résultent de l’exécution de sacrifices, qui eux-mêmes relèvent des devoirs prescrits. Les devoirs prescrits sont énoncés par les Védas, et les Védas sont directement issus de Dieu, la Personne Suprême. L’Absolu omniprésent Se trouve donc éternellement dans les actes de sacrifice.

Mon cher Arjuna, celui qui n’accomplit pas de sacrifices comme le prescrivent les Védas vit certes dans le péché; vouée au seul plaisir des sens, son existence est vaine. En revanche, il n’est point de devoir pour celui qui, comblé par la réalisation de son identité spirituelle, ne trouve plaisir et satisfaction que dans le soi. Celui qui a réalisé son identité spirituelle ne poursuit aucun intérêt personnel en accomplissant son devoir et ne cherche à s’y soustraire en aucun cas. Nul besoin, pour lui, de dépendre d’autrui. Ainsi, l’homme doit agir par sens du devoir, détaché du fruit de l’acte, car par l’acte libre d’attachement, on atteint le Suprême.

Le sens du devoir

Des rois comme Janaka ont atteint la perfection par le seul accomplissement du devoir prescrit. Assume donc tes fonctions, ne serait-ce que pour l’édification du peuple. Quoi que fasse un grand homme, la masse des gens marche toujours sur ses traces. Le monde entier suit la norme qu’il établit par son exemple.

Ô fils de Pṛthā, il n’est dans les trois mondes aucun devoir qu’il Me faille accomplir. Je n’ai besoin de rien, Je ne désire rien non plus; et pourtant, J’observe les devoirs prescrits. Car, si Je n’observais pas les devoirs prescrits, tous les gens suivraient certes la voie qu’ainsi J’aurais tracée. Si Je ne respectais pas les devoirs prescrits, tous les univers sombreraient dans la désolation. Par Ma faute, une progéniture indésirable verrait alors le jour, et Je troublerais ainsi la paix de tous les êtres.

L’ignorant accomplit son devoir avec attachement aux fruits de ses actes, ô descendant de Bharata. L’être éclairé agit lui aussi, mais sans attachement, à seule fin de guider les masses sur la voie juste. Le sage ne doit pas troubler l’esprit des ignorants attachés aux fruits de leurs actes en les incitant à cesser d’agir. Il doit plutôt leur apprendre par l’exemple à imprégner tous leurs actes de dévotion.

L’être égaré par le faux ego croit être l’auteur d’actions qui, en réalité, procèdent des trois gounas. Ô Arjuna aux bras puissants, celui qui connaît la Vérité Absolue ne se rend pas esclave des sens et des plaisirs qu’ils procurent, car il sait distinguer l’acte intéressé de l’acte dévotionnel. Dérouté par les trois gounas, l’ignorant s’absorbe dans des activités matérielles auxquelles il s’attache. Le sage ne doit toutefois pas le troubler, même si, dû à un savoir déficient, ses actes sont d’ordre inférieur.

Aussi, Me consacrant tous tes actes en pleine conscience de Moi, sans recherche de gain, sans attachement aux résultats et sans te laisser abattre, combats, ô Arjuna. Ceux qui remplissent leurs devoirs selon Mes instructions et suivent cet enseignement avec foi, sans ressentiment, se libèrent des chaînes de l’action intéressée. Mais ceux qui, par arrogance, rejettent Mon enseignement et négligent de le suivre doivent être tenus pour illusionnés, dénués de connaissance et voués à l’échec dans leur quête de perfection.

Même l’homme de savoir agit selon sa nature propre, acquise au contact des trois gounas, car il en est ainsi de tous les êtres. À quoi bon refouler cette nature? Certains principes visent à réguler l’attraction et la répulsion que suscitent les objets des sens. Il ne faut céder à l’emprise ni de l’une ni de l’autre, car elles font obstacle à la réalisation spirituelle. Mieux vaut s’acquitter de son devoir propre, fût-ce de manière imparfaite, que d’assumer parfaitement celui d’un autre. Mieux vaut échouer en remplissant son devoir que de faire celui d’autrui, car il est fort périlleux de suivre la voie d’un autre.

Le fléau de la concupiscence

— Qu’est-ce qui, même sans le vouloir, pousse l’homme au péché, comme s’il y était contraint?

— C’est la concupiscence seule, ô Arjuna. Née au contact de la passion, puis changée en colère, elle est l’ennemie ô combien vile et dévastatrice du monde. De même que la fumée masque le feu, que la poussière recouvre le miroir ou que la matrice enveloppe l’embryon, différents degrés de concupiscence recouvrent l’être. Ainsi, ô fils de Kuntī, la conscience pure d’une personne de savoir se couvre-t-elle du voile de son ennemie éternelle, la concupiscence, insatiable et dévorante comme le feu.

C’est dans les sens, le mental et l’intelligence que se loge cette concupiscence, et à travers eux qu’elle égare l’être en voilant son savoir véritable. Aussi, ô Arjuna, toi le meilleur des Bharatas, commence par enrayer le fléau de la concupiscence, symbole même du péché, en disciplinant tes sens. Écrase ce dévastateur de la connaissance et de la réalisation spirituelle.

Les sens prévalent sur la matière inerte; supérieur aux sens est le mental, et l’intelligence surpasse le mental. Mais plus élevée encore est l’âme. Sachant ainsi l’âme au-delà des sens, du mental et de l’intelligence matériels, ô Arjuna aux bras puissants, fixe ton mental dans la conscience divine par la force de l’intelligence spirituelle, et conquiers cette ennemie insatiable qu’est la concupiscence.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 69