Le semeur au soleil couchant – Vincent van Gogh (1888)

La Bhagavad-gita aborde la question de l’âme sous divers angles. Ainsi le treizième chapitre en parle-t-il en des termes qui la distinguent de son champ d’action.

Aux questions d’Arjuna concernant le corps et l’âme, le Bienheureux répond d’entrée de jeu: On appelle «champ» le corps, et «connaissant du champ» celui qui connaît le corps.

Dans son commentaire sur ce verset, Bhaktivedanta Swami explique que le corps est le champ d’action d’une âme conditionnée par une conception matérielle de l’existence. Désireuse d’exercer son empire sur la nature matérielle et de jouir des plaisirs de ce monde, elle obtient un corps doté d’organes sensoriels adaptés à sa capacité de le faire. Ainsi le corps est-il appelé le champ d’action de l’âme conditionnée, alors que celle-ci – la personne qui s’identifie au corps dans lequel elle se trouve – est dite être le connaissant du champ.

Il n’est guère difficile de distinguer le champ de son connaissant. N’importe qui peut constater que le corps passe de l’enfance à la vieillesse en subissant plusieurs changements, mais que la personne, elle, demeure la même. Le connaissant du champ d’action est par conséquent différent du champ d’action proprement dit. L’âme conditionnée doit ainsi comprendre qu’elle est distincte de son corps.

Le deuxième chapitre de la Bhagavad-gita établissait clairement que l’âme incarnée vit à l’intérieur d’un corps qui traverse une succession de transformations, et elle le sait en perpétuel changement. La personne à qui appartient le corps en est donc distinctement le connaissant, ou celui qui en a conscience.

Que l’on pense «Je suis heureux», «Je suis en colère», «Je suis un homme», «Je suis une femme», «Je suis un chien» ou «Je suis un chat», c’est toujours le connaissant qui parle, et qui toujours demeure distinct du corps dont il a conscience. Nous savons fort bien que nous sommes distincts de nos vêtements et de tous les objets que nous utilisons. Nous pouvons donc aisément comprendre – pour peu qu’on y réfléchisse – que nous sommes également distincts du corps que nous revêtons. Vous et moi, comme toute autre personne qui possède un corps, sommes des connaissants de notre champ d’action, soit le corps comme tel.

Je ne suis pas seul

Le Bienheureux enchaîne toutefois en disant: Comprends, ô Arjuna, que Je suis aussi le connaissant à l’intérieur de chaque corps, et qu’on qualifie de «savoir» l’entendement du corps et de son connaissant.

Bhaktivedanta Swami poursuit en précisant que les questions relatives au corps et au connaissant du corps font ressortir trois sujets d’étude: l’Être suprême, l’être infinitésimal et l’enveloppe matérielle dans laquelle ils se trouvent. Il y a en effet dans chaque corps – dans chaque champ d’action – deux âmes: l’âme individuelle et l’Âme suprême. Cette dernière étant une émanation plénière de sa divine personne, le Bienheureux dit à juste titre: «Je suis également le connaissant du champ.» Mais il n’en est pas le connaissant individuel, il en est le connaissant suprême, présent dans tous les corps sous la forme du Paramātmā, de l’Âme suprême.

En étudiant finement ce qui se rapporte au champ d’action et à son connaissant à la lumière de la Bhagavad-gita, l’on accède au savoir. L’âme individuelle n’a connaissance que de son propre corps, alors que le Bienheureux, présent en chacun sous la forme de l’Âme suprême, connaît tout de tous les corps, dans toutes les espèces vivantes. Un paysan peut connaître tout ce qui concerne son lopin de terre, mais le roi, outre son propre domaine, connaît les propriétés de tous ses sujets. Aussi le roi est-il le premier propriétaire et maître du royaume, ses sujets n’étant que des propriétaires et maîtres secondaires, aux pouvoirs secondaires. Dans le même ordre d’idées, l’on peut être le propriétaire individuel d’un corps donné, mais le Bienheureux est le propriétaire suprême de tous les corps.

Il y a connaissant et connaissant

Donc, lorsque le Bienheureux dit: «Je suis aussi le connaissant», cela signifie qu’Il est le connaissant suprême, puisqu’il connaît et le corps et son possesseur. Tandis que l’âme distincte ne connaît que son propre corps, le Bienheureux a connaissance de tous les champs d’action, et de toutes les âmes dont ils sont le domaine.

Ainsi convient-il de distinguer le champ d’action, le connaissant du champ et le connaissant suprême de tous les champs, rappelle Bhaktivedanta Swami. Et la parfaite connaissance de la nature du corps, de l’âme individuelle et de l’Âme suprême constitue ce que les écrits védiques qualifient de «savoir».

Savoir ce qui distingue le champ d’action du connaissant de ce champ, savoir que l’âme et l’Âme suprême sont à la fois différentes et non différentes, tel est le parfait savoir, comme l’affirme le Bienheureux lui-même dans le verset cité ci-dessus. Autrement dit, à moins de connaître le champ d’action et les deux connaissants du champ, nul ne possède le parfait savoir.

Il ne suffit pas de connaître les éléments dont est constitué le corps, ou la nature matérielle prise dans son ensemble; il faut aussi comprendre la position respective de la nature, de celui qui en a jouissance et du connaissant suprême, qui domine et la nature et l’âme individuelle. Ce savoir nous évitera de les confondre, de même qu’on ne saurait confondre l’artiste, la toile et le chevalet.

L’évidente hiérarchie

La nature, où le champ d’action, c’est à la fois le corps et le monde matériel; celui qui cherche à dominer la nature matérielle et à en tirer jouissance, c’est l’être distinct, soit l’âme incarnée; et au-dessus d’eux se trouve l’Être suprême, le Maître absolu de l’une comme de l’autre. Des deux connaissants, l’un est en effet faillible et l’autre, non; ce qui fait que l’un est maître et l’autre, subordonné.

Affirmer que les deux connaissants ne font qu’un, ce serait non seulement se méprendre, comme qui prend une corde pour un serpent et s’imagine qu’ils ne font qu’un; ce serait aussi contredire le Bienheureux qui, en personne, dit clairement dans notre verset: « Je suis aussi le connaissant à l’intérieur de chaque corps.» Il existe une infinie variété de corps différents, que possèdent autant d’âmes individuelles aux propensions et capacités distinctes à dominer la nature matérielle. Et en chacun d’eux, auprès de l’âme individuelle, se trouve également l’Être suprême, qui en est le véritable propriétaire et maître. C’est pourquoi le Bienheureux affirme explicitement ici que le véritable savoir tient à l’entendement de ce que l’Âme suprême domine à la fois le champ d’action et l’âme individuelle, son infime bénéficiaire.

À ceux et celles qui souhaitent se familiariser avec le contenu du grand classique de la littérature védique qu’est la Bhagavad-gita, je me permets de suggérer de lire Un dialogue sans âge, fruit de plusieurs décennies de recherches, d’études et de pratique.

L’âme vue d’un autre œil