Comment noyer le poisson

Illustration de Denis Dubois

En cette ère de désinformation et de fausses nouvelles, je vous propose aujourd’hui un petit exercice de raisonnement et de logique élémentaire.

En spiritualité, noyer le poisson, c’est s’afficher comme un gourou tout en se défendant d’en être un; c’est diffuser un enseignement ciblé en prétendant accompagner les gens dans la quête de leur propre vérité; c’est créer des liens de cause à effet là où il n’y en a pas; c’est user d’arguments qui semblent logiques mais qui découlent d’un faux raisonnement – ce qu’on appelle communément un « sophisme » (kutarka en sanskrit).

Le but : déformer les faits à son avantage, tromper autrui en s’appuyant sur des éléments de vérité pour propager des faussetés, créer une confusion propice à l’exploitation des émotions d’autrui, remplacer un système de croyances par un autre système de croyances…

À titre d’exemple, je vous propose un texte de Jeff Foster, dont le parcours et le discours ont naturellement retenu mon attention, car il s’inspire ouvertement des écoles de pensée védiques – notamment du vedanta et des philosophies connexes, dont l’advaita (la non-dualité) et la bhedabheda (l’unité dans la diversité).

Le problème, c’est que monsieur Foster en détourne habilement le sens en les accommodant à sa propre sauce au goût du jour. Se tromper soi-même est une chose, mais tromper les autres en les berçant de non-sens au nom de la vérité en est une toute autre.

Une personne avertie en vaut deux. Voyons voir si vous arrivez à débusquer les aberrations dans le texte qui suit.

Le leurre

Le texte en question, sous forme de poème, s’intitule The Rapture (L’enchantement), et se traduit comme suit :

Il n’y a pas de Dieu
simplement parce que Dieu
n’a ni intérieur ni extérieur
non plus qu’aucunes limites.

Il n’a pas non plus de nom
autre que tous les noms.

Ne serait-ce que prononcer le mot « Dieu »
réduit Dieu à une chose,
à un concept,
circonscrit, distinct, séparé de vous.

Il n’y a pas de Dieu
simplement parce que
tout est Dieu.

Dieu n’est qu’un autre nom
pour Tout ce qui est
et Tout ce qui n’est pas.

Et que vous y croyiez ou non
n’a rien à y voir.

Hallelujah.


Tel est pris qui croyait prendre

1er hic : Dire que Dieu possède certains attributs, par exemple qu’il n’a ni intérieur, ni extérieur, ni limites, c’est dire que Dieu existe, ce qui, en toute logique, contredit l’affirmation initiale qu’il n’existe pas plutôt que d’en être la preuve – une chose qui n’existe pas ne peut pas avoir d’attributs!

2e hic : Si Dieu a tous les noms, il ne peut logiquement pas ne pas avoir de nom.

Il s’agit là de caractérisations de l’Absolu provenant des Upanishads, qui précisent en outre que l’Absolu est à la fois immobile et plus rapide que la pensée, qu’il se déplace sans se déplacer, qu’il est à la fois infiniment loin et infiniment près, et présent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de chaque être et de chaque chose. Ces attributs contribuent à le définir, et non à en nier l’existence. (Pour plus de détails, voir À la découverte de l’Absolu.)

3e hic : Est-ce que le fait de prononcer le mot « humain », « cheval » ou « moustique » en fait des choses, des objets ou des notions dépourvues de réalité en dehors de nous? Dire que prononcer le mot « Dieu » réduit Dieu à une chose implique tacitement que Dieu est autre chose qu’une simple chose, ce qui contredit la prémisse de départ voulant qu’il n’ait pas d’existence.

4e hic : Comment peut-on déclarer qu’il n’y a pas de Dieu, donc que Dieu n’est rien, pour ensuite proclamer que tout est Dieu?

À titre d’information, la Bhagavad-gita explique – nuance importante – que Dieu est en tout et que tout est en Dieu, mais que tout n’est pas Dieu. L’humain, le chien et l’arbre participent tous de la nature de l’Absolu, mais aucun d’eux n’est l’Absolu en soi.

5e hic : Dire que Dieu n’est qu’un autre nom pour Tout ce qui est et Tout ce qui n’est pas, ce n’est pas établir sa non-existence. C’est au contraire affirmer qu’il est le Grand Tout, l’Absolu, l’alpha et l’oméga… présent en tout et hors de tout.

Que nous croyions ou non en Dieu n’a en effet aucune importance ici. Ce que monsieur Foster semble attendre de nous, c’est que nous le croyions sur parole lorsqu’il nous dit qu’il n’y a pas de Dieu, en dépit de l’illogisme flagrant des arguments qu’il emploie pour noyer le poisson – ou serait-ce plutôt pour nous appâter comme des poissons?

Et si on remettait le poisson à l’eau?

Je ne vous demanderai pas votre score, mais j’espère sincèrement que cet exercice vous incitera à aiguiser votre jugement et à détecter les leurres lorsqu’il y a anguille sous roche. Trop de beaux parleurs nous font perdre notre temps en jouant sur nos émotions plutôt que de faire appel à notre intelligence pour nous aider à discerner le vrai du faux.

Pour l’heure, vous aurez sans doute compris que monsieur Foster jongle avec les mots dans l’espoir de nous voir mordre à l’hameçon de sa conception impersonnelle de l’Absolu. Mais en quoi sa conception mérite-t-elle plus d’attention que la conception localisée de l’Absolu ou la conception personnelle de l’Absolu (voir La triade divine)?

La question est d’autant plus pertinente que la dimension profondément personnelle de l’humain – sur laquelle il insiste tellement dans ses enseignements – ne peut qu’être le reflet de cette même dimension dans l’Absolu, puisque par définition, l’Absolu englobe tout; il ne saurait donc être dépourvu des attributs d’aucune de ses manifestations relatives! En cherchant à confiner l’Absolu à une seule de ses dimensions, on s’égare soi-même; et en le criant sur les toits, on risque malheureusement d’entraîner les autres dans son sillage.

Plutôt que de noyer davantage un poisson déjà mal en point, mieux vaut simplement le remettre à l’eau. L’océan de la sagesse a tellement mieux à offrir!

Pourquoi un autre livre sur la spiritualité?

Allocution prononcée lors du lancement officiel de mon troisième ouvrage.

Pourquoi un autre livre sur la spiritualité? Eh bien, pour la simple et bonne raison que la spiritualité, c’est ce que nous avons de plus précieux. On associe généralement la spiritualité à la religion, à diverses croyances et pratiques, à la prière, à la méditation ou au yoga, mais la spiritualité, c’est beaucoup plus que ça.

De la même façon que notre « humanité » définit notre condition humaine, notre « spiritualité » définit notre identité spirituelle. Nous oublions trop facilement que nous ne sommes pas des êtres humains en quête d’une expérience spirituelle, mais bien des êtres spirituels vivant une expérience humaine!

Comment savons-nous que notre identité propre est de nature spirituelle? Nous le savons parce qu’aucune forme d’énergie matérielle ni aucune combinaison d’éléments matériels ne peut donner la vie. Seule l’énergie spirituelle peut donner vie à la matière. Seule la personne que je suis peut donner vie au corps que j’habite. Dès l’instant où je quitterai ce corps, il s’éteindra et se décomposera. Rien ni personne d’autre ne pourra le ramener à la vie.

La spiritualité n’est donc pas quelque chose d’extérieur à nous, mais bien plutôt notre essence même, l’ADN de notre ADN. La spiritualité, c’est à proprement parler… la vie! Nous avons donc tout intérêt à mieux nous connaître pour profiter pleinement de la vie. Voilà pourquoi j’ai écrit ce troisième livre sur la spiritualité, et pourquoi je compte bien en écrire d’autres. Le sujet est en effet inépuisable.

Lecture d’extraits de

Vivre ma spiritualité aujourd’hui – Une affaire de conscience

Compte tenu de tous les changements qui surviennent dans notre corps et notre esprit de la naissance à l’âge adulte – aussi bien que dans notre situation sociale, professionnelle ou familiale –, il est évident que nous ne sommes pas ce que nous croyons être à différentes étapes de notre vie, puisqu’à travers toutes ces transformations, nous demeurons foncièrement la même personne.

Aussi attaché que je puisse être à mon corps et aux désignations qui le caractérisent, je n’en reste pas moins celui ou celle qui perçoit les sensations que me procure ce corps. Et c’est encore moi qui ressens les émotions que suscitent dans mon esprit mes rapports avec les gens qui m’entourent et avec le monde dans lequel je vis.

Bref, je ne suis pas mon corps, non plus que mon mental, puisque je peux, selon le cas, observer, subir ou contrôler ce qui se passe dans l’un comme dans l’autre. Il s’agit donc de regarder au-delà du corps physique et du mental pour découvrir qui est ce « je », ce « moi » ou cet « observateur ».

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Aucune action n’est bonne ou mauvaise en soi. C’est son objet et l’esprit dans lequel nous l’accomplissons qui déterminent son impact sur nous-mêmes et sur les autres. Le secret réside dans la conscience avec laquelle nous agissons.

Explorons plus avant ce qu’il en est de l’action accomplie par sens du devoir, dans le respect des lois de l’homme et de l’univers, et sans attachement aux résultats. Je ne risque guère de me tromper si je dis que cette perspective ne nous sourit pas spontanément. Premier réflexe : « Si je me fous des résultats, je n’arriverai jamais à rien! » Attention! Il n’est absolument pas question de se foutre des résultats. Il s’agit plutôt d’avoir l’humilité d’admettre et de reconnaître que peu importe l’énergie et les ressources que je peux déployer dans mes entreprises, je n’ai AUCUN contrôle sur les résultats en question. Vous en doutez? Parlez-en au cultivateur qui voit sa récolte détruite par la grêle en dépit de ses valeureux efforts; à l’homme d’affaires qui voit s’écrouler le marché au moment de lancer un produit soigneusement étudié dont le développement a nécessité d’importants investissements; ou à l’auteure inconnue et sans le sou dont le premier roman est rejeté par tous les éditeurs à qui elle le présente avant de devenir un des plus grands best-sellers de tous les temps! Il s’agit d’une vérité immuable : les résultats sont parfois inférieurs à nos attentes, parfois satisfaisants, sans plus, et parfois nettement supérieurs à tout ce qu’on aurait pu imaginer, mais JAMAIS nous n’avons la moindre garantie en ce sens.

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Nombre d’animaux sont beaucoup mieux dotés que nous à plusieurs égards. Qu’il suffise de penser à l’ouïe du chien, capable d’entendre une large plage de fréquences auxquelles nous restons parfaitement insensibles, ou à son odorat, jusqu’à quarante fois plus développé que le nôtre… Au système de navigation des baleines, qui parcourent des milliers de kilomètres pour mettre bas au même endroit génération après génération… À la capacité de manger de la musaraigne, capable d’engloutir chaque jour jusqu’à deux fois son poids en nourriture… À la vision de l’aigle, qui peut repérer sa proie à plus de cinq cents mètres… À la force d’une simple fourmi, capable de transporter jusqu’à soixante fois son poids… Et que dire de l’ours, qui peut dormir tout l’hiver, ou des performances sexuelles de nos cousins les singes?

Tout bien considéré, sur le plan strictement physique, nous n’avons franchement pas de quoi pavoiser dans la création. Les atouts de l’Homo sapiens se situent à un tout autre niveau, et je ne parle pas ici que du rire, communément tenu pour le propre de l’homme même si de nombreux chercheurs estiment que d’autres espèces en sont aussi capables. Ce qui fait l’exclusivité unique de l’espèce humaine, c’est la faculté de se questionner, de raisonner et de façonner sa destinée. Au contraire des animaux, l’être humain est à même de faire des choix existentiels, et du coup de s’élever ou de s’abaisser, de continuer à mésuser de son libre arbitre et à migrer d’un corps à un autre, ou de mettre fin à ce cycle contraignant qui va à l’encontre de sa nature profonde et de sa raison d’être.

Pour l’âme désireuse de tirer pleinement parti de son existence, le choix est clair : elle doit saisir l’occasion exceptionnelle que lui offre la forme humaine pour raviver la conscience de son moi véritable et renouer avec sa source, au-delà du train-train boulot-bouffe-baise-dodo. Telle est sa raison d’être, et le fondement même de sa mission sur terre.

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En fin de compte, la voie à suivre pour vivre sa spiritualité n’est autre que celle qui permet d’élever sa conscience au-delà de la conception strictement corporelle et matérielle de la vie, et de raviver sa conscience de l’Absolu. Car – faut-il le répéter – la spiritualité est d’abord et avant tout une affaire de conscience.

Et cette voie peut être suivie par tous, quelles que soient leur culture, leur éducation et leur religion – ou leur absence de religion. Oubliez les idées reçues sur la spiritualité voulant qu’elle passe par le retrait du monde, le renoncement aux plaisirs temporels, l’adhésion à un groupe, la prière à tout va ou je ne sais quelles bigoteries. La voie de la réalisation spirituelle ne dépend d’aucun préalable, n’impose aucune contrainte et n’obéit à aucune règle autre que le désir et la volonté expresse d’opérer en soi un changement de conscience libérateur. Reste à prendre des mesures concrètes pour y parvenir.

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Une des plus grandes difficultés à vivre ma spiritualité aujourd’hui tient au fait que tout me pousse à m’en détourner. Je suis bombardé d’appels à la consommation, d’annonces de spectacles et d’événements à ne pas manquer, d’incitations à mille et une formes d’évasion et de divertissement… Il faut une volonté de fer pour restreindre ses élans et se réserver le temps de vivre sa spiritualité au quotidien. Tous les moyens d’apaiser ses sens surexcités et son mental tourbillonnant sont donc les bienvenus. L’identification au corps et le conditionnement matériel résistent à tout effort d’affranchissement de cette fausse conception de l’existence. Or, une vie simple et de hautes pensées contribuent grandement à réduire leur emprise.

La beauté de la chose, en fin de compte, c’est qu’au-delà de tous les principes et de toutes les pratiques, la spiritualité reste foncièrement une affaire de conscience. La conscience qui m’habite et que je cultive quand je joue et quand je travaille. La conscience avec laquelle je cuisine, je bois et je mange. La conscience dans laquelle je peins, je chante et je tricotte. La conscience par laquelle je lis et j’écris. La conscience qui anime la moindre de mes pensées, la moindre de mes paroles et le moindre de mes actes. Matérielle ou spirituelle? Le choix est mien. À chaque instant de mon existence. En tout temps et en tout lieu.

As-tu fait ton jogging?

Sérieusement, te gardes-tu en forme… spirituellement?

Pour garder la forme, certains font du jogging alors que d’autres vont au gym, font du vélo, jouent au tennis et quoi encore. L’idée est simple et éprouvée : la pratique régulière d’une forme d’activité physique structurée donne de l’énergie, permet de maintenir le corps en santé et aide à avoir les idées claires.

Un point pour le corps. Mais qu’en est-il de l’âme? Si le corps a besoin d’exercice pour être en santé, l’âme n’a-t-elle pas aussi besoin d’une forme d’entraînement pour rester alerte et épanouir sa conscience? La réponse est « oui ».

Si je suis une personne de nature spirituelle vivant dans un corps matériel, il est tout à fait normal et souhaitable que je prenne soin de ce corps : c’est ma demeure, mon chez moi dans cette vie. Mais il est tout aussi normal et impératif que je m’occupe de moi, moi qui vis dans ce corps et qui l’anime.

Si je prends soin de mon corps mais néglige de m’occuper de moi, je vais continuer de m’encrasser dans une conception purement matérielle de l’existence. Je vais continuer à m’identifier à mon corps au point d’en oublier que je suis de nature spirituelle et que je ne suis que de passage dans ce corps. Au point d’en oublier que je suis éternel et que je me trouve dans ce monde comme dans un rêve, en proie à mille et une illusions.

Si je trouve le temps d’accorder à mon corps une heure d’activité physique en plus de ses heures de sommeil, de ses heures de travail, de ses repas quotidiens et de ses moments de détente, ne pourrais-je m’en accorder au moins autant pour me nourrir spirituellement? Je comprends que mon corps a besoin de beaucoup d’attention et de soins, mais je ne dois pas me négliger pour autant.

Allez, un petit effort! Comme pour l’activité physique, le plus dur, c’est de commencer. Après, on ne peut plus s’en passer. Êtes-vous plus matin ou soir? Préférez-vous la lecture ou la méditation? Pourquoi pas les mantras, les contenus audio ou vidéo inspirants et instructifs? Sans parler des lieux de recueillement ou de célébration en groupe. Je vous laisse le choix des armes. L’important, c’est que vous vous occupiez de vous. Je peux vous assurer que vous y trouverez une satisfaction et un plaisir insoupçonnés et sans cesse renouvelés.

Un philosophe peut en cacher un autre

Pythagore • Socrate • Thalès de Milet • Aristote • Platon • Zénon d’Élée


Et si les philosophes grecs n’avaient pas inventé la roue?

On s’entend généralement pour dire que toutes les philosophies occidentales découlent, dérivent ou s’inspirent des voies tracées par les augustes penseurs de la Grèce antique, souvent considérée comme le berceau de la civilisation. Ce que peu de gens savent, cependant, c’est que les grands philosophes grecs puisaient eux-mêmes à la pensée védique!

Chez les Anciens, la philosophie était la science du savoir. Le mot tire d’ailleurs son étymologie du grec philo (amour) et sophia (sagesse). Cet « amour de la sagesse » donne lieu à une quête de vérité qui suscite de temps immémorial diverses conceptions de la causalité et de la finalité des êtres et des choses.

Ainsi les Védas millénaires détaillent-ils six philosophies primordiales, ou « visions du monde » (darshanas), promulguées par autant de sages dont les approches se chevauchent et se complètent jusqu’à fournir une compréhension globale du visible et de l’invisible :

La philosophie du nyaya, promulguée par Gautama, repose sur l’analyse logique, le raisonnement et la rhétorique pour appréhender la réalité. Elle définit les règles du débat relatif aux thématiques essentielles et existentielles du monde physique, du monde vivant et de l’Absolu.

La philosophie du vaisheshika, promulguée par Kanada, s’appuie sur les procédés du nyaya pour cerner systématiquement les caractéristiques qui différencient les concepts, classifiés en six catégories ontologiques : les substances, les propriétés, les activités, les substrats, les singularités et les inhérences. Les lois atomiques y sont tenues pour être la cause de la création et le fondement de toutes les catégories métaphysiques de la réalité.

La philosophie du sankhya, promulguée par Kapila, élargit le processus analytique du vaisheshika pour approfondir et synthétiser la connaissance de la matière et de l’esprit, des éléments les plus subtils aux plus grossiers, jusqu’à distinguer l’âme de la matière au sein de laquelle elle évolue. La Nature est alors tenue pour être la cause de tout ce qui existe.

La philosophie du yoga, promulguée par Patañjali, identifie plus clairement l’esprit à l’âme, décrite comme étant de nature spirituelle. Elle promeut le développement de la conscience de son identité intime et de la présence d’une manifestation de l’Absolu en chaque être et en chaque chose par l’application d’exercices mécaniques et de techniques méditatives.

La philosophie du mimamsa, promulguée par Jaimini, ne se préoccupe pas directement de la nature de l’être et de la matière comme les écoles de pensée qui précèdent. L’action et ses résultats sont tout ce qui compte. Elle prône donc une adhésion rigoureuse aux pratiques rituelles qui encadrent l’action intéressée et favorisent l’accomplissement fructueux des devoirs dévolus à chacun selon son rang et son statut.

La philosophie du védanta, promulguée par Vyasadeva, comble les failles des cinq philosophies antérieures et marque l’aboutissement de la sagesse des Upaniṣads. Elle priorise la pleine réalisation de soi en lien avec la conscience de l’Absolu et de ses différentes énergies, aussi bien matérielles que spirituelles.

Et les Grecs, dans tout ça?

Des historiens et des indianistes britanniques, français et allemands ont découvert que les six grandes écoles philosophiques des Védas étaient bien connues, étudiées et hautement respectées en Grèce antique. Les travaux exhaustifs du professeur Richard von Garbe de l’Université de Konigsberg ont même permis d’établir, à la fin du 19e siècle, qu’Aristote était un adepte de la philosophie du nyaya de Gautama, que Thalès était un adepte de la philosophie du vaisheshika de Kanada, que Pythagore était un adepte de la philosophie du sankhya de Kapila, que Zénon était un adepte de la philosophie du yoga de Patañjali, que Socrate était un adepte de la philosophie du mimamsa de Jaimini, et que Platon était un adepte de la philosophie du védanta de Vyasadeva.

Il en est ressorti que c’était en grande partie sous l’influence des écoles de pensée védiques que s’étaient par la suite articulées les philosophies modernes dans le sillage des Grecs.

Je n’ai pas d’âme

Mais ne vous en faites pas pour moi. Tout va très bien.

Si vous croyez que l’âme est un mythe, ma déclaration ne vous surprend pas du tout. Mais si vous êtes de ceux et celles qui parlez volontiers de « vieille âme » et d’« âme sœur », vous vous demandez sans doute comment une personne ayant toutes ses facultés peut dire une chose pareille. Quoi qu’il en soit, je persiste et je signe : je n’ai pas d’âme. Et si je n’ai pas d’âme, c’est pour la simple et bonne raison que je suis une âme.

Avoir et être n’ont jamais été plus distincts l’un de l’autre!

L’âme dont je parle, c’est l’atma, le soi. C’est l’anima, l’entité qui anime le corps. C’est la psyché des Grecs, l’unité personnelle de l’être. C’est l’observateur et le témoin des métaphysiciens. C’est l’atome d’antimatière qui donne forme à la matière. C’est l’étincelle de vie sans laquelle toutes nos cellules meurent et deviennent inertes.

Le nom importe peu; ce qu’on appelle communément l’âme, c’est la personne vivante et consciente. Point final. Pourquoi lui attribuer une appellation particulière? Pour la distinguer du corps et des éléments grossiers et subtils dont il se compose. Car le corps et l’âme sont aussi distincts l’un de l’autre que le sont avoir et être.

Mais encore?

On entend et on lit des phrases du genre : « Prenez soin de votre âme », ou « Faites du bien à votre âme ». Mais à qui s’adresse-t-on au juste? Si le corps, ses organes et son cerveau s’éteignent lorsque la vie les quitte, qui est donc cette personne qui possède une âme? Et de quelle nature est cette âme si elle n’est ni la personne elle-même ni le corps dans lequel elle se trouve?

Nous sommes tellement conditionnés à nous identifier au corps que nous habitons que même les personnes informées de la véritable nature de l’âme se laissent prendre à parler de « leur » âme.

En quoi sommes-nous distincts de notre corps? La Bhagavad-gita, les Upanishads et les Puranas l’expliquent en détail. Mais qu’il suffise ici de dire que l’âme est de nature spirituelle et éternelle. Elle ne partage aucun attribut avec la matière et elle ne meurt pas avec le corps.

Utile précision

C’est la nature spirituelle de l’âme qui fait qu’elle donne vie au corps, car seule l’énergie spirituelle peut animer la matière; aucune forme d’énergie matérielle ni aucun assemblage d’éléments physiques ne peut donner la vie, ni la ressusciter. Et c’est la nature éternelle de l’âme qui fait que, pendant son séjour dans le corps, elle se voit intuitivement vivre pour toujours, alors que cette perspective est impensable dans un corps périssable.

La vie ne peut venir que du vivant. Seule l’âme vivante peut donner vie aux éléments matériels, et seule l’âme consciente peut posséder un mental et une intelligence. N’y a-t-il pas lieu d’insister sur la distinction entre avoir et être pour mieux comprendre qui nous sommes vraiment?

À toutes fins utiles, si vous me parlez de « votre » âme, je ne vous en voudrai pas. Mais ne soyez pas surpris.e si je vous demande qui parle au juste.

Le faussaire masqué court toujours

Un mystérieux quidam en mal de pensée positive investit subrepticement les réseaux sociaux depuis quelques années en proclamant qu’en Inde, on enseigne « Les quatre lois de la spiritualité ».

Prenant bien soin de conserver l’anonymat, il (ou elle?) mise sur l’aura de sagesse dont l’Inde est nimbée pour inciter ses victimes à répercuter son message, et ça marche! D’autant plus que les gens se disent tout naturellement : « Tiens, je ne savais pas qu’il y avait quatre lois de la spiritualité. Ça va sûrement intéresser tous mes amis. »

L’enquêteur chargé du dossier a cependant découvert qu’aucune lignée de maîtres, aucune école de pensée ni aucun texte de l’Inde n’enseigne les lois en question. Il s’est en outre avéré que ces lois ne sont stipulées nulle part, ni en Inde ni ailleurs. Elles n’existent tout simplement pas! Et pour comble, elles sont complètement fausses! Il n’en fallait pas plus pour que les autorités se saisissent de l’affaire.

Quelles que soient les intentions cachées de l’insidieux personnage et quelque habile que soit sa manœuvre, un avis détaillant les tenants et les aboutissants de l’enquête est ci-après transmis à la population pour tenter d’endiguer le nombre d’innocentes victimes du faussaire masqué.

Méfiez-vous des lois qui n’en sont pas

La première loi dit : « La personne qui arrive est toujours la bonne personne ». Personne n’entre dans notre vie par hasard. Toutes les personnes qui interagissent avec nous sont là pour nous apprendre à progresser dans toutes les situations.

S’il est évident qu’on peut apprendre quelque chose de toutes les personnes avec lesquelles on interagit, il est complètement faux de dire que chacune de celles qu’on croise est « la bonne pour nous ». Même les plus fervents disciples de l’amour universel savent que tout le monde ne nous veut pas que du bien, et que nous devons parfois écarter certaines personnes de nos vies pour éviter d’être abusés par elles.

La deuxième loi dit : « Ce qui est arrivé est la seule chose qui pouvait arriver. » Rien, absolument rien de ce qui est arrivé dans notre vie n’aurait pu être autrement. C’est comme ça que nous apprenons les leçons de la vie. Chaque situation qui survient dans notre vie est idéale, même si notre esprit et notre ego sont réticents à l’accepter.

Il est aussi complètement faux de dire que toute chose qui nous arrive est la seule qui pouvait arriver. Cette forme d’absolutisme relève de la fatalité et va à l’encontre du libre arbitre dont jouit chaque être humain. Nous avons toujours entièrement le choix de nos actes, nous en sommes seuls responsables, et nos choix seuls, bons ou mauvais, déterminent ce qui nous arrive.

La troisième loi dit : « Le moment où les choses se passent est toujours le bon moment. » Tout commence au bon moment, pas avant ni après. Quand nous sommes prêts à vivre quelque chose de nouveau, c’est alors que ça se passe.

Il est également faux de dire que tout commence au bon moment. Nos erreurs viennent d’ailleurs souvent de ce que nous agissons trop tôt, trop tard, ou pas du tout. La vie n’attend pas après nous; elle suit son cours, que nous soyons prêts ou non. Le choix du juste moment est primordial en tout, et il nous appartient pleinement.

La quatrième loi dit : « Quand une chose se termine, c’est fini. » Point final. Si une chose prend fin dans notre vie, c’est pour nous faire évoluer. Il faut éviter de regarder en arrière pour aller de l’avant, enrichi par l’expérience.

Une fin n’a pas toujours à être sans recours. Beaucoup de situations permettent de se reprendre, de corriger le tir ou de modifier son approche. La négation de cette réalité est gage de défaitisme, d’impuissance et d’inaction, qui n’ont rien à voir avec le lâcher-prise qu’exigent certaines autres situations.

Et le faussaire d’ajouter : Ce n’est pas un hasard si vous lisez ceci. Si ce texte est entré dans votre vie aujourd’hui, c’est parce que vous êtes prêt à comprendre qu’aucun flocon de neige ne tombe jamais au mauvais endroit.

N’importe quoi!

Aucune de ces prétendues lois n’a quoi que ce soit à voir avec la spiritualité enseignée par les sages de l’Inde ou d’ailleurs, non plus, d’ailleurs, qu’avec la spiritualité tout court. Et bien que les lois de la nature soient parfaitement réglées, les humains que nous sommes n’ont rien à voir avec les flocons de neige (sauf pour s’y frayer un chemin lorsqu’ils s’entassent devant notre entrée!).

Pourquoi s’arrêter à un tel message? Parce que trop de gens croient bien faire en retransmettant des faussetés à tous leurs « amis ». Or, derrière le masque d’une sagesse édulcorée se cachent parfois des contrevérités qui agissent sur l’inconscient et s’avèrent subtilement plus dommageables que les pensées anodines faussement attribuées à Einstein, Bouddha, Confucius ou quelque obscur chaman autochtone.

Les autorités invitent donc les personnes intéressées par la spiritualité à faire preuve de discernement pour éviter d’être bernées, et à toujours vérifier leurs sources avant de publier des inepties pour ne pas indûment tromper les gens qu’ils aiment. Gare aux faussaires masqués!

Faut-il pleurer, faut-il en rire?

S’il est une vérité immuable, pour le meilleur ou pour le pire, c’est bien celle-ci : on ne voit pas le temps passer, comme le chantait poétiquement Jean Ferrat.

On pourrait presque parler d’euphémisme, tant la vie est courte. « Dès qu’un humain vient à la vie, il est déjà assez vieux pour mourir », disait plus crûment Heidegger. Constat saisissant dont on préfère ne pas trop parler – Je n’ai pas le cœur à le dire –, mais qui n’en reflète pas moins notre condition à tous.

Si je vous écris et que vous me lisez, c’est que nous faisons partie des privilégiés qui bénéficient d’un sursis entre la naissance et la mort. Mais notre vie n’est pas pour autant un long fleuve tranquille – Entre les courses et la vaisselle, entre ménage et déjeuner, le monde peut battre de l’aile… et nous en faire voir de toutes les couleurs avec ses hauts et ses bas.

Car nos plaisirs, nos joies et nos bonheurs alternent invariablement avec des épisodes moins rigolos, souvent même pas rigolos du tout. Mal de vivre, mal d’aimer, mal du pays ou mal de tête, ce ne sont pas les maux qui manquent, non plus que les mots (souvent très colorés) pour le dire et pour s’en plaindre!

« Mais, c’est la vie! » me direz-vous. Peut-être, mais ne nous arrive-t-il pas tous de l’imaginer autrement, cette vie, nous qui rêvons naturellement de bonheur et d’éternité? Avouez que vous vous passeriez volontiers des maux qui empêchent votre corps de tourner rondement, comme de ceux qui minent vos pensées et qui bouleversent vos émotions. Ou encore des souffrances et des tourments que vous infligent vos congénères et les autres êtres vivants, du microbe et du moustique au profiteur et au fauteur de troubles. Sans parler des douleurs et des frayeurs dues aux forces de la nature – sécheresses, inondations, tremblements de terre et ouragans.

Pas de panique!

Loin de moi l’idée de vous déprimer avec tout cela. Mon propos vise simplement à illustrer que notre vie déjà plus ou moins courte est constamment perturbée par des aléas qui ne font jamais partie de nos projets mais qui trouvent toujours le moyen de s’y immiscer – Faut-il pleurer, faut-il en rire?

Dans la Bhagavad-gita, Krishna répond sagement à son cher ami Arjouna :

« Éphémères, joies et peines, comme étés et hivers vont et viennent. Apprends à les tolérer sans en être affecté. »

Bhagavad-gita, 2.14

Plus facile à dire qu’à faire! Mais non moins tout à fait possible, en commençant par admettre que nous sommes, bon gré mal gré, les seuls et uniques artisans de notre malheur comme de notre bonheur. Comme le disait si bien Rousseau :

« Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous. »

Il est sans doute aisé – et souvent commode, ou à tout le moins tentant – d’en attribuer la cause à des facteurs externes, mais le fait est que nous sommes responsables à part entière de nos pensées, de nos paroles et de nos actes, de leurs conséquences et des états d’âme qui en résultent, tout comme de la perception et de l’entendement que nous avons des phénomènes naturels et du monde qui nous entoure.

Un remède efficace

Pour nous affranchir des dualités à la racine de nos hauts et de nos bas, nous devons aussi comprendre qu’elles ne sont dues qu’à une conception matérielle de l’existence. Ayant de longue date oublié notre identité spirituelle, nous nous identifions en effet à notre corps et à notre mental comme si nous n’existions que par eux et que pour eux. Ce qui nous rend vulnérables à leurs moindres sursauts.

Lorsque l’âme s’établit dans la connaissance de son identité propre, elle continue d’agir à travers le corps qu’elle a revêtu et elle continue d’être sensible aux émotions propres à tout être pensant, mais sa vision des choses lui permet de relativiser les hauts et les bas de l’existence, et d’atteindre un équilibre qui facilite grandement son bref passage sur terre.

Pour guérir définitivement des maux du corps, du cœur et de l’esprit, il n’est d’autre avenue que de guérir du mal à l’âme. Négligée, elle demeure en effet impuissante à guider l’intelligence, elle-même censée guider le mental et les sens de manière à harmoniser notre existence sur tous les plans. Il suffit pourtant d’apprendre à la connaître et de développer la conscience de son rapport à l’Absolu pour retrouver le vrai sens de la vie et percevoir sous un tout autre jour les incontournables joies et peines qui jalonnent notre quotidien.

Je vous laisse avec le texte complet de la chanson de Ferrat.

L’occasion d’une vie!

Dans le tout premier verset de son Vedanta-sutra, le sage Vyasa nous invite à nous enquérir sans tarder de l’Absolu.

Pourquoi l’Absolu? Et pourquoi « sans tarder »? Qu’est-ce qui a bien pu pousser Vyasa à exhorter de la sorte les générations à venir dès la première ligne de son célèbre condensé des Védas? À bien y penser, il appert qu’il ne s’agit pas d’un simple coup de tête, mais bien d’un conseil hautement judicieux.

Les millions d’espèces qui peuplent l’univers savent toutes se nourrir, alterner les périodes d’activité et de repos, se défendre contre les menaces extérieures et assurer la continuité de l’espèce par la reproduction. Certaines savent même jouer, rire et faire montre d’affection. Mais la forme humaine est la seule qui permet de s’interroger sur ses origines, sa raison d’être et sa finalité – la perle rare!

L’Absolu dont parle Vyasa, c’est le Brahman, l’Essence de tout ce qui existe, le Verbe, la Cause primordiale, l’Être suprême. Mais le brahman, en sanskrit, c’est aussi l’étincelle vivante qui anime tous les êtres, l’âme distincte de toutes les autres âmes et en même temps partie intégrante de l’Âme universelle. C’est aussi la nature et tous les éléments dont elle se compose – le champ d’action de l’âme incarnée. Et ce sont enfin les codes du savoir et les codes d’action que renferment les Védas.

Oyez, oyez!

En fin de compte, d’entrée de jeu, avant même d’entamer son propos, le sage tient à annoncer la couleur et à nous envoyer un message clair, haut et fort : « Le moment est venu de s’enquérir de l’Absolu, ici et maintenant. » Autrement dit, puisque nous avons la chance d’avoir une forme humaine, profitons-en sans tarder pour chercher à connaître la Source de tout, notre nature véritable ainsi que les mécanismes qui nous emprisonnent dans la matière et entravent notre soif de bonheur et d’éternité.

Ce ne sont pas les distractions qui manquent, mais il faut savoir établir ses priorités. Et quelle est notre plus grande priorité? C’est d’être heureux. Complètement heureux. Tout le temps heureux. Mais qu’ils soient d’ordre sensoriel, émotionnel ou intellectuel, les bonheurs que nous arrivons à glaner par nos efforts ne sont jamais sans failles ni durables.

Une personne sensée doit donc se rendre à l’évidence : jamais elle n’arrivera à vaincre la maladie, la vieillesse et la mort – les trois plus grands obstacles à son bonheur – sans élargir sa conception de la vie. Si elle veut connaître la plénitude, elle doit s’enquérir de l’Absolu et chercher à se réaliser sur le plan aussi bien spirituel que matériel. Et la précieuse forme humaine lui en donne le pouvoir!

Qui voudrait renoncer à ce pouvoir et laisser passer pareille occasion? Remercions plutôt le sage de nous inciter à regarder au-delà de nos instincts et de nos préoccupations primaires pour enrichir sans tarder notre vision du monde et découvrir l’Absolu dans toute sa splendeur.