

Extrait du premier chapitre du dixième Chant du Shrimad-Bhagavatam.
Au passage des nouveaux mariés, des musiciens jouaient de divers instruments pour célébrer l’heureuse occasion. Les conques, les cors, les tambours et les timbales créaient ensemble un joli concert. Le cortège défilait allègrement sous la conduite du roi Kamsa lorsque retentit soudain une voix surnaturelle venue du ciel: «Quel sot tu fais, Kamsa! Tu conduis le char de ton beau-frère et de ta sœur, mais tu ignores que leur huitième enfant te tuera.»
Kamsa, le fils d’Ugrasena, appartenait à la dynastie Bhoja, et il était réputé être le plus démoniaque de tous les rois de cette dynastie. Sitôt après avoir entendu la prophétie venue du ciel, il saisit sa sœur Devakī par les cheveux, et il s’apprêtait à la tuer de son sabre quand Vasudeva, le jeune époux, stupéfié par ce geste, entreprit de raisonner et d’apaiser son beau-frère cruel et sans vergogne.

Appel à la raison
«Mon cher Kamsa, lui dit-il, tu es le plus célèbre monarque de la dynastie Bhoja, et les gens te savent le plus grand des guerriers, un roi des plus vaillants. Comment peux-tu céder à une fureur telle que tu t’apprêtes à tuer une femme, de plus ta propre sœur, en l’heureux jour de son mariage? Pourquoi as-tu si peur de la mort? Elle t’accompagne depuis l’instant de ta naissance. Tu as en effet commencé à mourir le jour même où tu es né. Si tu as maintenant vingt-cinq ans, cela veut dire que tu es déjà mort de vingt-cinq années. Et tu meurs un peu plus à chaque seconde, à chaque instant qui passe. Pourquoi donc t’effrayer ainsi de la mort, puisqu’elle est inévitable? Que tu meures aujourd’hui ou dans cent ans, tu ne peux lui échapper. À quoi bon t’en troubler de la sorte?
«La mort n’est en fait que l’anéantissement du corps matériel. Aussitôt que le corps cesse de fonctionner et qu’il se mêle de nouveau aux cinq éléments de la nature matérielle, l’âme qui l’habitait revêt un autre corps, déterminé par ses actions passées et les réactions qui en découlent. Ce changement de corps s’opère exactement comme lorsqu’on marche dans la rue; on avance d’un pas, et dès qu’on a l’assurance d’avoir fermement posé un pied au sol, on soulève l’autre pied. Ainsi l’âme transmigre-t-elle de corps en corps, changeant chaque fois d’enveloppe. Songe au soin que met la chenille à passer d’une brindille à une autre! De même, l’âme change de corps dès que les hautes instances ont décidé de sa prochaine enveloppe mortelle. Tant que l’être vivant demeure conditionné en ce monde, il doit successivement revêtir un corps de matière après l’autre. Et sa prochaine enveloppe charnelle lui est chaque fois attribuée selon les lois de la nature, en fonction de ses actes passés et des conséquences qu’ils entraînent.
«Ce corps ne diffère en rien de ceux que nous voyons dans nos rêves. Pendant notre sommeil, nous donnons mentalement forme à toutes sortes de corps. Pour avoir déjà vu de l’or et des montagnes, nous pouvons, dans un rêve, imaginer une montagne d’or en combinant ces deux objets. Toujours en rêve, il nous arrive aussi parfois de nous voir en train de voler dans les airs, et de tout oublier de notre corps actuel. De même, d’une vie à l’autre, les corps changent, et lorsqu’on obtient un nouveau corps, on oublie tout du précédent. Nous pouvons, pendant nos rêves, entrer en contact avec nombre de corps différents, mais au réveil, tous sont oubliés. Les corps matériels que nous revêtons sont eux-mêmes, à vrai dire, autant de produits de notre activité mentale, mais nous ne pouvons, à présent, nous souvenir de nos corps passés.
«Le mental est de nature fébrile. Il va même parfois jusqu’à rejeter ce qu’il a accepté tout juste l’instant d’avant. Accepter et rejeter, telles sont les fonctions du mental au contact des cinq objets de plaisir sensoriel: la forme, le goût, l’odeur, le son et le toucher. Sujet à toutes les fantaisies, le mental entre en contact avec les objets des sens et permet à l’être vivant d’obtenir le type de corps qu’il désire. Ainsi le corps est-il une offrande conforme aux lois de la nature matérielle. L’être vivant accepte un corps à travers lequel il prolonge son séjour dans l’univers matériel pour y jouir ou souffrir selon la constitution du corps obtenu. À moins d’obtenir un corps particulier, il lui serait impossible de jouir ou de souffrir en ce monde selon les inclinations héritées de sa vie antérieure. Et c’est l’état d’esprit de l’être à l’instant de mourir qui détermine le corps particulier qui lui sera offert.
«Les astres lumineux comme le Soleil, la Lune et les étoiles se reflètent dans différents liquides – eau, huile, ghī (beurre clarifié) –, et leur reflet se déplace au gré des mouvements de ces liquides. Le reflet mouvant de la Lune sur l’eau peut sans doute donner l’impression que la Lune elle-même se déplace, mais il n’en est rien. De même, au gré des fantaisies du mental, l’être obtient différents corps, mais il n’a en réalité aucun lien avec eux. En proie à l’illusion sous le charme de Māyā, il croit néanmoins appartenir à un type de corps particulier. Telles sont les voies de l’existence conditionnée.
«Prenons l’exemple d’un être doté d’une forme humaine. Il croit d’emblée appartenir à la communauté humaine, à un pays donné, à une région précise. Il s’identifie à ces choses et se destine par là à obtenir un autre corps dont il n’a aucunement besoin. Car ce sont de telles images mentales, de tels désirs, qui sont à l’origine de divers types de corps. La force d’illusion de la nature matérielle est telle que les êtres se satisfont du corps qu’ils obtiennent et prennent grand plaisir à s’identifier à lui. Bref, je t’implore de ne pas céder aux sollicitations de ton corps et de ton mental.»
Ultime recours
Ainsi Vasudeva tenta-t-il d’apaiser Kamsa par de sages conseils et de solides arguments philosophiques, mais les influences malfaisantes qui agissaient sur Kamsa étaient trop fortes pour qu’il se laisse apaiser. Car, bien qu’issu d’une famille royale de très haute noblesse, son entourage démoniaque en faisait un être diabolique, et un tel être n’a que faire des bons conseils ou des principes moraux. Tel un athée ou un voleur endurci, on a beau le raisonner, jamais il ne changera d’attitude, quelle que soit la valeur des arguments qu’on lui présente. C’est d’ailleurs là ce qui distingue les êtres de nature divine des êtres démoniaques: les premiers savent accepter des conseils judicieux et s’efforcent de s’y conformer, tandis que les seconds en sont incapables.
Après avoir dûment réfléchi à la façon de sauver son épouse, Vasudeva s’adressa de nouveau à Kamsa avec le plus grand respect, bien que ce dernier fût le dernier des pécheurs. Car il arrive parfois qu’un homme de vertu comme Vasudeva doive flatter un personnage aussi ignoble que Kamsa. Telles sont les voies de la diplomatie. Vasudeva était profondément affligé, mais devant le cynisme de l’impitoyable Kamsa, il se fit souriant et s’adressa à lui en ces termes:
«Mon cher beau-frère, sois assuré que tu n’as rien à craindre de ta sœur. Tu redoutes un danger pour avoir entendu une prophétie venue du ciel; or, le danger en question doit venir, non pas de ta sœur, mais d’un fils qui n’est pas encore né. Et qui sait? Peut-être ta sœur n’aura-t-elle jamais de fils? Tu n’as donc vraiment rien à craindre pour l’instant, et surtout pas de ta sœur. Par ailleurs, si jamais elle vient à enfanter des fils, je promets de te les livrer tous pour que tu prennes les mesures voulues.»
Connaissant la valeur de la parole de Vasudeva, Kamsa se laissa convaincre par ses arguments. Il renonça donc, pour l’heure, à tuer haineusement sa sœur. Soulagé, Vasudeva loua aussitôt la décision de Kamsa, et ils purent reprendre la route.

