The Master Teacher de Del Parson

Dans la série «Les neuf clés de la bhakti».

Voir les volets précédents.

Cette quatrième clé de la bhakti va nettement à l’encontre de tout le battage médiatique actuel visant à gonfler notre ego. «Rien ni personne ne peut t’empêcher d’être et de faire ce que tu désires.» «Tout est possible; il suffit de vouloir.» «Dis-toi que tu es le plus important… la plus merveilleuse…» Comme si, pour être heureux, il fallait être un champion ou une vedette, être reconnu comme une personne extraordinaire, ou à tout le moins s’en convaincre soi-même.

Un tel discours peut sans doute interpeller une personne qui manque de confiance en elle ou dont l’estime de soi est au plus bas, mais il entretient une vision fortement biaisée de la réalité. Quelle que soit la perception que nous avons de nous-mêmes, le fait est que nous sommes à la fois grands et petits.

Quoi qu’en disent nos parents, nos patrons, nos collègues, nos amis ou nos ennemis, nous sommes tous foncièrement merveilleux et exceptionnels, puisque nous sommes tous uniques et différents. Physiquement, moralement, émotionnellement, intellectuellement et spirituellement, nous sommes tous seuls de notre espèce. Chacun de nous est en quelque sorte une espèce rare.

Un minimum d’impartialité nous oblige toutefois à reconnaître que nous sommes tous également, simultanément et parallèlement insignifiants à l’échelle de l’humanité, de la planète, du cosmos et de l’univers. Cette petitesse ne nous rabaisse en rien, pas plus que celle d’un diamant ne lui enlève sa valeur par rapport à toutes choses plus grandes que lui, de sorte que nous n’avons nullement à nous en désoler. Reste qu’il est sain d’avoir l’humilité bien sentie d’admettre que nous ne sommes pas seulement formidables, mais aussi insignifiants.

C’est cette humilité que cultive la bhakti. Celle de ne jamais oublier que nous faisons partie intégrante de quelque chose d’infiniment plus grand que nous. Que chacun de nous n’est qu’un atome devant l’immensité de l’Absolu et la majesté du Divin. Et que nous sommes entièrement dépendants de la source ultime de tout ce qui est.

Je suis qui je suis

Le tout premier acte d’humilité consiste à s’accepter soi-même, tel que l’on est. Oui, il y en a des plus grands que moi, plus forts en français ou plus agiles en sport. Oui, il y en a des plus belles que moi, plus intelligentes ou plus douées pour la musique… Mais on s’entend que tous ces attributs sont parfaitement relatifs, qu’ils varient au gré des perceptions de chaque observateur et, qui plus est, que d’autres nous envient ce que nous avons et qu’ils n’ont pas!

Alors, à quoi bon se torturer à essayer d’être autre chose que ce que l’on est? Pourquoi ne pas plutôt tirer pleinement parti de ses forces et de ses qualités? Ce qui ne nous empêche d’ailleurs nullement de corriger nos faiblesses et nos défauts, d’améliorer notre caractère et de faire le nécessaire pour être aussi en santé que possible.

Un esprit sain dans un corps sain, entend-on partout. Au-delà, tout acharnement à vouloir être plus ou mieux aux yeux des autres se traduit invariablement par un gaspillage de temps, d’énergie, et souvent même d’argent. Gaspillage, faut-il le dire, contre-productif au plein épanouissement de soi, sur le plan aussi bien matériel que spirituel.

Ce que nous rappelle la Bhagavad-gita en ces termes :

«Mieux vaut être soi-même et s’acquitter de son devoir propre, fût-ce imparfaitement, que d’assumer, même parfaitement, la position d’un autre.»

Bhagavad-gita 18.47

Bien peu de chose

S’accepter soi-même tel que l’on est, c’est aussi apprécier la valeur inestimable de la microscopique étincelle d’énergie spirituelle qui nous définit. Et cette valeur est d’autant plus grande que l’énergie reste en lien avec sa source.

Conditionnée par une conception matérielle de la vie, l’énergie spirituelle de l’âme se trouve voilée par le corps qui l’enveloppe, tel un diamant brut prisonnier de sa gangue de pierre. Or, plus nous tendons vers l’autoglorification, plus la gangue s’épaissit et s’opacifie. Le secret de la pleine réalisation de soi consiste à polir non pas la pierre qui l’enveloppe, mais le diamant lui-même.

Pour ce faire, il faut débarrasser l’âme de ses prétentions à briller plus que les autres. Sa richesse et sa force ne résident pas dans sa capacité à concurrencer et surpasser ses semblables, mais dans sa capacité à se surpasser elle-même. À exploiter sa pleine valeur en mettant humblement son énergie au service de sa source. L’âme réalisée se sait, se voit et se sent en effet bien peu de chose. Elle se reconnaît infinitésimale devant l’Infini, de sorte qu’elle se considère comme la servante de la servante de la servante de l’Absolu. Elle incarne la perfection du yoga de l’humilité, et c’est ce qui fait sa grandeur.

Le geste et l’esprit du geste

Bon gré mal gré, nous sommes déjà au service de tant de gens. À commencer par ses patrons ou ses clients, ses parents et amis, son conjoint et ses enfants, sa communauté ou sa patrie… Nous répugnons à l’idée de nous voir comme des serviteurs, mais le fait est que nous en sommes tous et toutes. Et nous n’y pouvons rien, car il s’agit là de notre nature même. Nous sommes d’éternels serviteurs de l’Absolu.

La présente clé de la bhakti consiste à rehausser d’un cran notre capacité à servir en la spiritualisant. La grandeur du bhakta réside dans son humilité à se mettre au service du plus grand des grands. Toutes causes louables méritent d’être servies, mais la cause de toutes causes plus que toute autre. À choisir entre servir le temporel ou le spirituel, l’éphémère ou l’éternel, le relatif ou l’Absolu, le yogi n’a pas d’hésitation.

L’exemple du Christ lavant les pieds de ses disciples est éloquent. En agissant de la sorte, il ne s’abaisse pas devant l’humain; il s’incline devant le Divin en chacun d’eux. Il se met au service des serviteurs du Suprême que sont ses apôtres. Ce n’est pas tant le geste en soi qui compte, mais plutôt l’esprit dans lequel il est accompli.

Des pieds à la tête

Exemple d’autant plus pertinent que cette quatrième clé de la bhakti a pour nom pada-sevana en sanskrit, ce qui veut littéralement dire «service des pieds». L’idée en est qu’avant de songer à renouer intimement avec le Seigneur des seigneurs, à le voir face à face, à l’étreindre et à l’embrasser, le bhakta reconnaît en lui l’objet suprême de son service, et s’emploie à le lui signifier humblement.

Encore une fois, la réalisation spirituelle est un processus graduel. Ce que reflète notamment la construction du Bhagavat Purana, consacré à réalisation de l’Absolu sous ses différents aspects, de l’impersonnel au plus personnel. Cet ouvrage comporte plusieurs sections appelées «Chants», dont le premier est dit correspondre aux pieds du Suprême, et le dixième, à son visage. Ces images se veulent le reflet des jalons à franchir avant de connaître pleinement la Vérité absolue, et soulignent l’importance de l’approcher en toute humilité plutôt que de se prendre soi-même pour le centre de l’univers.

Dans ce contexte, tout effort humblement senti pour approfondir l’entendement de sa propre nature spirituelle et servir les intérêts du Divin relève du pada-sevana. On peut bien sûr accomplir son travail, élever ses enfants ou aider autrui en cultivant la conscience divine. Mais dans le cadre de la bhakti, le yogi cherche à aller plus loin en se livrant à des tâches qui le rapprochent toujours davantage du Seigneur des seigneurs.

Ainsi le bhakta se prosterne-t-il devant son Seigneur adoré dans le temple. Ainsi lui rend-il hommage avec respect et le prie-t-il de tout cœur de lui indiquer comment il peut mieux le servir. Ainsi s’emploie-t-il en outre à servir les serviteurs du Suprême, à commencer par son représentant immédiat sur terre, le maître spirituel.

Et contrairement à ce que beaucoup pourraient penser, plus le spiritualiste fait acte d’humilité, plus il se sent comblé et valorisé, libéré du fardeau de l’acharnement à devenir quelque chose qu’il n’est pas et heureux d’avoir conscience de sa juste place au regard du Divin. Ça mérite réflexion, non?

La déesse Lakshmi massant les pieds de Vishnou
Sculpture en grès du 12e siècle – Musée de Brooklyn
Le yoga de l’humilité