Vous avez peut-être déjà lu ou entendu la formule «Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut» ou, dans sa forme abrégée, «En bas, comme en haut»? Elle est attribuée à Hermès Trismégiste, le mythique père de l’alchimie dans l’Antiquité gréco-égyptienne, entre le 3e et le 2e siècle avant notre ère. On l’aurait trouvée dans son tombeau, gravée sur une tablette d’émeraude renfermant la somme de ses enseignements ésotériques.

Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que les Védas, couchés sur le papier – ou plus précisément sur des feuilles de palmier – quelque 3000 ans plus tôt, exposaient déjà ce concept avec force détails à travers l’analogie du banyan.

Le quinzième chapitre du Chant du Bienheureux, qui fait partie de la grande épopée du Mahabharata, s’ouvre sur ces mots:

«Il est un banian impérissable dont les racines pointent vers le haut, et les branches, vers le bas. Qui le connaît détient le savoir.»

Bhagavad-gita 15.1

Le majestueux banian en question se veut la représentation tentaculaire du monde matériel, tenu pour être le reflet du monde spirituel. Nous n’avons pas d’expérience directe en ce monde d’arbres dont les branches pointent vers le bas et les racines vers le haut. Nous pouvons néanmoins en voir aux abords d’un plan d’eau. Chaque arbre qui se trouve sur les berges se reflète en effet dans l’onde, et son reflet a bien les branches en bas et les racines en haut.

Nos désirs façonnent la réalité

Les êtres incarnés que nous sommes vont de branche en branche sur cet arbre aux ramifications plus séduisantes les unes que les autres. Ces branches ne sont autres que les aspirations sans fin qui nous habitent, et la sève qui les nourrit se compose des trois gounas, c’est-à-dire les influences maîtresses de l’énergie matérielle.

Les rameaux de l’arbre sont les objets des sens, et les hymnes védiques, conçus pour permettre aux êtres de parfaire leur existence, sont dits être ses feuilles. Les fruits du banian inversé symbolisent quant à eux les résultats des actes accomplis par chacun en quête tantôt de vertu, tantôt de prospérité, tantôt de jouissance, et tantôt de libération.

De même que la réflexion d’un arbre repose sur l’eau, la réflexion du monde spirituel repose sur le désir. C’est en effet le désir qui donne aux choses l’apparence qu’elles ont dans la lumière réfléchie du monde de la matière.

Comme toute réflexion, le banian du monde matériel est illusoire; il n’a pas de substance propre. Mais il n’en est pas moins une réplique exacte de l’arbre réel, du monde spirituel. Ainsi peut-on comprendre que la diversité dont nous avons l’expérience ici-bas existe également dans l’au-delà, sous une forme épurée, dénuée de toutes contraintes et de toutes limites. La manifestation du monde matériel diffère en outre de celle du monde spirituel en ce qu’elle est temporaire, alors que cette dernière est éternelle.

Un arbre à abattre

«Nul en ce monde ne peut percevoir la forme exacte de cet arbre. Nul n’en peut voir la fin, le commencement ni la base. Il faut néanmoins, armé du détachement, couper ce banian aux puissantes racines avec détermination, et rechercher le lieu d’où l’on ne revient pas.»

Bhagavad-gita 15.3-4

Aucun être empêtré dans les ramifications matérielles de l’arbre n’en peut voir la fin ni le commencement. Il importe néanmoins d’en trouver l’origine. Et la recherche de l’origine de l’arbre matériel ne peut se faire qu’auprès de personnes qui ont connaissance de la réalité spirituelle, de son reflet matériel, et de leur origine commune en l’Absolu.

L’attachement à la représentation illusoire et éphémère de la dimension éternelle à travers le plaisir des sens et la soif de domination de la nature matérielle est très puissant. C’est pourquoi le détachement requis pour transcender le monde des apparences doit être cultivé auprès de ceux qui en ont le secret. Notamment à travers des échanges sur la spiritualité fondés sur des textes faisant autorité en la matière, et en prêtant l’oreille aux enseignements d’un maître spirituel accompli.

En approfondissant ainsi la question, une personne peut graduellement saisir la véritable nature de l’impérissable banian – du reflet trompeur de la réalité – pour ainsi s’en détacher. C’est uniquement grâce à ce savoir qu’elle deviendra à même de trancher les liens qui la retiennent prisonnière de l’arbre d’illusion pour enfin atteindre l’arbre réel, où tout est vérité, bonheur et éternité.

Les personnes qui restent fascinées par les reflets miroitants de l’arbre matériel sont constamment séduites par ses belles feuilles vertes, et n’en ont que pour diverses formes de rituels et d’actions axées sur l’obtention de résultats dont aucun n’est durable. Elles ignorent le véritable but des Védas, qui est d’abattre cet arbre-reflet pour parvenir à l’arbre aux richesses infinies du monde spirituel, et ainsi regagner la dimension dont on n’a jamais plus à revenir.

Le monde à l’envers