Dans la série «L’âme, cette inconnue», inspirée des textes védiques...

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Une autre façon de poser de la question, et qu’on entend souvent de la bouche des enfants: «Où est-ce que j’étais avant de naître?» Beaucoup de parents ont par le passé tenté d’éluder la question en répondant que les garçons naissent dans les choux, et les filles, dans les roses. À moins qu’ils aient préféré leur dire que ce sont les cigognes qui apportent les nouveau-nés.

Quelle que soit la réponse qu’on ait pu nous donner quand nous étions petits, nous découvrons en grandissant qu’un bébé est en réalité le produit d’une union charnelle. Mais cela n’explique pas pour autant ce qui fait que la vie ait soudain animé une simple cellule de manière à en assurer le développement et la multiplication jusqu’à la pleine formation d’un être prêt à quitter la matrice pour à son tour explorer le vaste monde.

On a beau savoir que la cellule est considérée comme l’unité de base du monde vivant, elle n’en renferme pas moins plusieurs milliers de types de molécules différents et une multitude d’organites dont chacune assure une fonction particulière. Si bien que, malgré une connaissance détaillée de sa composition et de sa structure, nul ne peut fabriquer une cellule.

La vie vient de la vie

Nul n’y est parvenu à ce jour, et nul n’y parviendra jamais! Il est en effet clairement établi, en biologie cellulaire, que les cellules ne peuvent provenir que de cellules préexistantes. Et les êtres pluricellulaires que sont les humains naissent toujours, invariablement, d’êtres pluricellulaires préexistants, soit d’un organisme mâle et d’un organisme femelle, qui eux-mêmes… Il s’agit d’une chaîne sans fin.

Fait intéressant, la vie est fondamentalement présente en chaque cellule. Si ce n’était pas le cas, aucune cellule ne pourrait se développer ni se reproduire. La raison primordiale pour laquelle nous ne pouvons fabriquer une cellule fonctionnelle, ni même aucun de ses innombrables ingrédients d’ailleurs, tient au simple fait que nous sommes, et serons toujours incapables de créer la vie. De même que les cellules ne peuvent provenir que de cellules préexistantes, la vie ne peut naître que de la vie.

La question de nos origines rejoint donc celle de l’origine de la vie. Et la réponse métaphysique des Védas à cette question est que la vie n’a pas d’origine. La vie est. Elle a toujours été, et sera toujours. Ce qui veut dire qu’avant de naître de nos parents, nous existions déjà. Non pas le corps dans lequel nous nous trouvons, mais le principe vital qui l’anime. L’âme que je suis existait déjà, dans un autre espace-temps.

Rappelons-nous les propos de Krishna à son ami Arjuna sur le champ de bataille de Kouroukshétra:

«Jamais ne fut le temps où nous n’existions, moi, toi et tous ces rois,
et jamais aucun de nous ne cessera d’être.»

Bhagavad-gita 2.12


De matière et d’esprit

C’est sans doute ce simple état de fait qui pousse innocemment les enfants à se demander où ils pouvaient bien être avant de naître. Aussi simple qu’en soit l’énoncé, cette vérité soulève toutefois d’autres questions.

«Si l’âme est éternelle, pourquoi le corps ne l’est-il pas?»

«Si j’existe depuis toujours, comment se fait-il que je ne me souvienne pas de mes vies passées?»

«À supposer que l’âme soit éternelle, elle doit bien tout de même venir de quelque part, non?»

Par définition, ce qui est éternel existe de tout temps, dans le passé, le présent et le futur. L’âme n’a donc jamais été créée. Elle n’a ni commencement ni fin. Chaque âme fait intégralement partie du Tout universel, de ce qu’on appelle l’Absolu, dont elle irradie comme les rayons de soleil émanent du luminaire et en font partie intégrante.

«L’Absolu représente le Grand Tout, parfait et complet en lui-même. Et parce que sa perfection est absolue, tout ce qui vient de lui forme aussi un tout complet en soi. Ce qui ne l’empêche pas de demeurer le Grand Tout absolu, même si un nombre incalculable de touts complets – êtres et univers – émanent de lui.»

Isha Upanishad, Invocation

Ce qui nous amène à la spiritualité de l’âme. Car, puisque rien n’est éternel dans le monde de la matière, l’âme sans origine et sans fin ne peut qu’être de nature spirituelle. Ce qui veut dire qu’avant d’entreprendre notre séjour dans une forme matérielle, nous existions sous une autre forme.

Transition sur mesure

L’âme possède en effet de toute éternité une forme purement spirituelle. Cette forme est en relation parfaitement harmonieuse et symbiotique avec le Tout auquel elle appartient. Les Védas expliquent cependant qu’étant elle-même un tout complet en soi, entièrement libre de penser et d’agir à sa guise, il peut lui arriver de vouloir exercer sa volonté indépendamment de l’Absolu.

De par sa nature, l’âme ne peut se séparer du Tout dont elle fait partie. Elle peut toutefois en venir à oublier ce lien en choisissant d’exercer son libre arbitre de manière à agir comme si elle en était indépendante. Or, étant donné que ce désir d’autonomie distanciatrice va à l’encontre de l’harmonie d’un tout où tout est étroitement et intimement relié, l’âme se retrouve comme un tison s’éloignant du brasier qui lui donne chaleur et lumière, ou comme une feuille tombée de l’arbre qui la nourrit.

C’est alors qu’en proie à l’illusion de pouvoir se dissocier du Tout, elle se voit plongée dans l’énergie matérielle, qui fait également partie du Grand Tout. Dans un univers qui lui offre toutes les facilités voulues pour donner suite à ses souhaits les plus variés, et dans un véhicule adapté à ses expériences exploratoires – le corps. Et comme nos désirs sont infiniment variés, l’énergie matérielle peut façonner pour nous une infinité de corps ayant chacun leurs particularités propres.

Quand la mémoire fait défaut

Contrairement à l’âme, le corps fait d’éléments matériels n’est pas éternel. Si l’âme n’a pas épuisé sa soif d’indépendance lorsque le corps rend son dernier souffle, les lois de la nature lui permettent d’en revêtir un nouveau pour poursuivre ses aventures. Et ce processus peut se répéter autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que l’âme réalise qu’elle a moins à gagner à poursuivre ses errances qu’à rétablir pleinement sa relation intime avec l’Absolu.

Si tel est bien le cas, pourquoi l’âme ne se souvient-elle pas de sa ou ses vies passées? À vrai dire, nous sommes incapables de nous rappeler précisément ce que nous avons pensé, dit ou fait à chacun des instants ne serait-ce que des vingt-quatre dernières heures. Pour peu qu’on recule d’une semaine, d’un mois ou d’une année, on a tôt fait de constater que de larges pans de notre vécu ont disparu de notre esprit comme par enchantement. Que dire de vies antérieures? Il est vrai que certaines personnes arrivent à se souvenir d’un lieu ou d’un événement marquant d’une vie passée, mais de tels cas sont globalement rares.

Pour revenir à la question de départ, les Védas enseignent que l’énergie spirituelle dont relève l’âme est incompatible avec l’énergie matérielle dont relève l’univers physique dans lequel nous nous ébattons. L’âme ne vient donc pas d’un quelconque point géographique ou astronomique de l’univers. Elle appartient à la dimension spirituelle, et ne côtoie la dimension matérielle que dans l’oubli de sa relation à l’Absolu. Et de même qu’une altération de sa conscience a fait basculer l’âme des sphères de l’esprit dans celles de la matière, le rétablissement de sa conscience originelle peut l’amener à réintégrer sa juste place auprès de l’Absolu.

C’est d’ailleurs là tout l’intérêt de ce qu’on appelle «la réalisation spirituelle», ou «la réalisation de soi», de son identité réelle, indépendante non pas de l’Absolu mais de la matière, qui ne constitue qu’un aspect fragmentaire du Grand Tout.

L’âme – D’où vient-elle?