Shri Vishnou

Suite de la série «La reine des Upanishads».

Voir le volet précédent.

kourvann évéha karmāni djidjīvishetch tchatam samāh
évam tvayi nānyathéto ‘sti na karma lipyaté naré

«Celui ou celle qui agit toujours dans cet esprit
peut espérer vivre des centaines d’années,
car ses actions ne l’enchaînent plus à la loi du karma.
En fait, l’être humain n’a aucun autre choix.»


Personne ne veut mourir. Tout le monde désire au contraire vivre le plus longtemps possible. Toutes les espèces vivantes luttent d’ailleurs sans relâche pour leur existence, et les Védas nous disent que c’est tout à fait naturel puisque l’âme est éternelle.

Nous savons néanmoins que tous les corps matériels que l’âme peut revêtir finissent par mourir. Et tant que l’âme se trouve sous l’emprise de la matière, elle demeure enchaînée aux conséquences de ses actes, de sorte que pour en récolter les fruits, elle doit successivement passer d’un corps à un autre. C’est ce qu’on appelle la transmigration de l’âme.

Chacun doit travailler pour vivre, selon sa nature propre et le contexte social dans lequel il se trouve. Or, toute action, bonne ou mauvaise, produit une réaction de même nature, et cette réaction est parfois immédiate, parfois différée. Il en résulte qu’au terme d’une vie, certaines réactions ne sont pas encore mûres, et que nous devons renaître afin qu’elles fructifient en temps et lieu. Qui dit nouvelle vie dit cependant nouvelles actions, et donc nouvelles réactions. D’où une suite sans fin de morts et de renaissances.

Ou peut-être pas! L’être qui, après avoir vécu sous différentes espèces, finit par obtenir un corps humain a en effet la possibilité d’échapper une fois pour toutes à la loi du karma, et de rompre le cycle des morts et des renaissances.

Toutes actions ne sont pas égales

Le mot karma fait le plus souvent référence à la loi du karma, selon laquelle toute action entraîne une réaction proportionnelle. On l’appelle aussi la loi de cause à effet. Mais en sanskrit, ce mot s’applique également aux actions accomplies conformément à un ensemble de règles et de principes clairement énoncés dans les textes révélés pour guider la conduite des humains et leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie, voire de s’élever jusqu’aux planètes célestes.

Lorsqu’une personne agit à l’encontre des valeurs établies pour favoriser une existence en harmonie avec ses semblables et avec les lois de la nature, ses actions prennent plutôt le nom de vikarma. Ce mauvais usage de son libre arbitre l’amène à se dégrader et peut même la conduire à renaître dans des espèces inférieures ou sur des planètes où les conditions de vies sont infiniment plus rudes que sur Terre.

Il existe toutefois une troisième forme d’action, qualifiée d’akarma du fait qu’elle n’entraîne aucune réaction karmique et qu’elle nous libère par le fait même de l’engrenage des morts et des renaissances successives. Il s’agit dans ce cas d’observer les devoirs prescrits pour les divers ordres vocationnels et spirituels de la société, et d’agir par pur sens du devoir, sans chercher à en tirer quelque avantage matériel que ce soit, autrement dit sans s’attacher aux fruits de ses actes. Cette forme d’action favorise l’acceptation de la suprématie du Seigneur et Maître de tout ce qui existe, et contribue au développement de la conscience divine qui devrait imprégner tous nos actes, ce qui en vient graduellement à nous purifier et à nous libérer des différentes influences matérielles.

Il est entendu que la plupart des gens préfèrent accomplir de bonnes actions afin d’être reconnus, d’améliorer leurs conditions de vie actuelles, ou encore d’accéder à un éventuel Paradis. Mais une personne vraiment intelligente désire se libérer aussi bien de l’action elle-même que de ses conséquences, car bonnes ou mauvaises, nos actions dans la sphère matérielle ne produisent toujours que des fruits temporaires, et sont le plus souvent sources de souffrance sous une forme ou une autre.

Une affaire de conscience

En fin de compte, le seul et unique devoir d’une âme incarnée consiste à servir l’Être suprême avec amour et dévotion à travers tous ses actes. Mais une âme conditionnée par une conception matérielle de l’existence croit être le corps dans lequel elle se trouve. Son niveau de conscience la pousse donc à n’agir que pour satisfaire ses sens et ses propres intérêts plutôt que ceux de l’Être suprême.

Lorsque nos intérêts personnels s’étendent à la communauté, à la nation ou à l’humanité entière, ils prennent différents noms flatteurs, comme altruisme, socialisme, communisme, nationalisme ou humanisme. Tous ces idéaux constituent des formes très attirantes de karma, mais non moins contraignantes tant et aussi longtemps qu’on n’agit pas en pleine conscience de l’Être suprême. Il n’y a aucun mal à devenir chef de famille, altruiste, socialiste, communiste, nationaliste ou humaniste, mais à condition de placer le Maître absolu au centre de toutes nos activités.

Les actions accomplies en pleine conscience du Seigneur des seigneurs sont si puissantes que la plus petite d’entre elles peut nous affranchir du tourbillon des morts et des renaissances. L’Isha Upanishad nous conseille donc de centrer toutes nos activités sur l’Être suprême car, sans lui, une longue vie ne vaut pas mieux que celle d’une plante ou d’un animal. Et d’ajouter que l’être humain n’a en fait pas d’autre choix… sous-entendu: … s’il veut profiter pleinement du rare avantage que lui donne la forme humaine de se réaliser pleinement, non seulement matériellement, mais aussi spirituellement.

Qui plus est, les activités centrées sur l’Être suprême sont profitables même lorsqu’on ne parvient pas à atteindre la perfection de l’existence en cette vie, car elles nous assurent au moins de reprendre un corps humain dans notre prochaine vie pour poursuivre notre cheminement là où nous l’avons laissé. C’est donc gagnant-gagnant.

Isha Upanishad – Mantra 2