La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».

Voir l’épisode précédent.

Le Chant du Bienheureux

– 2B. La voie du discernement –

Krishna poursuit son échange avec Arjuna:

— Je t’ai jusqu’ici instruit des voies analytiques de la raison et du discernement, et Je vais maintenant t’exposer la science du yoga de l’action désintéressée. En agissant selon ce savoir, tu pourras t’affranchir des chaînes du karma. À qui marche sur cette voie, aucun effort n’est vain ni aucun gain jamais perdu, et le moindre pas libère de la plus redoutable crainte. Celui qui s’engage dans cette voie se montre résolu et poursuit un but unique. Par contre, l’intelligence de celui à qui manque cette fermeté se perd en maints sentiers obliques.

L’homme de peu de savoir s’attache au langage fleuri des Védas, qui préconisent diverses pratiques pour atteindre les planètes de délices, renaître dans des conditions favorables, gagner en puissance et obtenir d’autres bienfaits. Avide de jouissances et d’opulence, il ne voit pas au-delà. Jamais ne s’exprime la ferme détermination à servir l’Être Suprême avec amour et dévotion dans l’esprit de celui qu’égare un trop grand attachement aux plaisirs des sens, à la richesse et à la gloire.

Transcende les trois gounas, ô Arjuna, ces influences de la nature matérielle dont traitent essentiellement les Védas. Libère-toi de la dualité et des tourments qu’engendre la soif de possession et de sécurité, et fixe ton attention sur le soi. De même qu’une grande nappe d’eau remplit toutes les fonctions d’un simple puits, celui qui connaît l’objet ultime des Védas en accomplit aisément tous les autres desseins.

Tu as le droit de remplir les devoirs qui t’échoient, mais pas de disposer du fruit de tes actes. Jamais ne crois être la cause du résultat de tes actes, et à aucun moment ne cherche à fuir ton devoir. Remplis ton devoir avec équanimité, ô Arjuna, sans égard au succès ou à l’échec. Cette égalité d’âme, on l’appelle yoga.

Garde-toi de tout acte méprisable et efforce-toi, dans cet esprit, de t’abandonner au Seigneur des seigneurs et de Le servir avec amour et dévotion. Misérables sont ceux qui aspirent aux fruits de leurs actes, alors que le service offert au Suprême affranchit quiconque s’y engage des suites de ses actes, les bons comme les mauvais, et ce, en cette vie même. Efforce-toi donc d’atteindre à l’art d’agir – le yoga.

En servant le Seigneur avec dévotion, le sage renonce en ce monde aux fruits de ses actes. Il s’affranchit ainsi du cycle des morts et des renaissances, et retourne auprès de Dieu, à l’abri de toute souffrance.

Quand ton intelligence aura traversé la dense forêt de l’illusion, tout ce que tu as entendu et tout ce que tu pourrais encore entendre te sera indifférent. Quand ton esprit ne sera plus distrait par le langage fleuri des Védas, quand il sera pleinement absorbé dans la réalisation spirituelle, alors seras-tu établi dans la conscience divine.

Les voies de la spiritualité divine

Arjuna demande alors à Krishna:

— À quoi reconnaît-on celui dont la conscience baigne ainsi dans la transcendance? Comment parle-t-il et quel langage tient-il? Comment s’assied-il et comment marche-t-il, ô Krishna?

— Quand un homme renonce aux mille désirs matériels issus de son mental, quand sa conscience purifiée ne trouve plus satisfaction que dans le soi, on le dit établi dans la transcendance.

Celui que les trois formes de souffrance n’affectent plus, que les joies de la vie n’enivrent plus, qu’ont quitté l’attachement, la crainte et la colère, celui-là est tenu pour un sage à l’esprit ferme.

Celui qui ne se réjouit pas plus dans le bonheur qu’il ne s’afflige dans le malheur, qui n’exalte ou ne dénigre ni l’un ni l’autre, celui-là est tenu pour établi dans le parfait savoir.

Celui qui, telle une tortue rétractant ses membres au fond de sa carapace, parvient à détacher les sens de leurs objets, celui-là est fermement établi dans le parfait savoir.

Même si elle se garde des plaisirs matériels, l’âme incarnée peut encore éprouver de l’attrait pour eux. Mais qu’elle goûte une joie supérieure, et elle perdra cet attrait, désormais établie dans le parfait savoir.

Si forts et impétueux sont les sens, ô Arjuna, qu’ils ravissent même le mental de l’homme de sagesse qui cherche à les maîtriser. Celui qui restreint et maîtrise pleinement ses sens en absorbant sa conscience en Moi fait preuve d’une intelligence sûre.

En contemplant les objets des sens, une personne s’y attache; de cet attachement naît la convoitise, et de la convoitise, la colère. La colère appelle l’illusion, et l’illusion entraîne l’égarement de la mémoire. Quand la mémoire s’égare, l’intelligence se perd, et l’on choit à nouveau dans l’océan de l’existence matérielle.

Mais celui qui, affranchi de tout attachement comme de toute aversion, parvient à maîtriser ses sens en observant les principes régulateurs de la liberté, celui-là reçoit du Seigneur Sa pleine miséricorde. Les trois formes de souffrance matérielle cessent d’exister pour celui que le Seigneur touche ainsi de Sa grâce. Désormais comblé, son intelligence ne tarde pas à s’affirmer.

Celui qui n’est pas établi dans la conscience divine ne possède ni l’intelligence spirituelle ni la maîtrise du mental, sans lesquelles nul ne peut connaître la paix. Et sans être en paix, qui peut prétendre au bonheur?

Comme un vent violent balaie sur l’eau une nacelle, il suffit que l’un des sens entraîne le mental pour que l’intelligence soit emportée. Aussi, ô Arjuna, celui qui détourne ses sens de leurs objets possède-t-il à n’en point douter une intelligence sûre.

Ce qui est nuit pour tous les êtres devient le temps de l’éveil pour l’homme maître de soi; et ce qui, pour tous, est le temps de l’éveil devient nuit pour le sage introspectif. Celui qui demeure imperturbable devant le flot incessant des désirs, tel l’océan qui reste immuable malgré tous les fleuves qui s’y jettent sans cesse, peut seul trouver la paix, et certes pas celui qui cherche à satisfaire ces désirs. Celui qui a cessé de convoiter les plaisirs de ce monde et vit libre de désirs, qui a renoncé à tout esprit de possession et s’est affranchi du faux ego, celui-là seul peut connaître la paix véritable.

Telles sont les voies de la spiritualité divine, ô Arjuna, par quoi l’on s’affranchit de toute confusion. Qui s’y établit, fût-ce à l’heure de la mort, gagne accès au royaume de Dieu.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 68