Le savant et le batelier

Photo de Midhun George

Après avoir consacré de nombreuses années à l’étude des sciences dans les plus grandes écoles, le fils d’un potier décide un jour de retourner dans son lointain village natal pour y revoir les siens.

L’île de son enfance étant séparée du continent par un large plan d’eau, le savant doit retenir les services d’un batelier pour franchir la dernière étape de son voyage.

Tandis qu’ils voguent paisiblement, l’homme au vaste savoir engage la conversation avec l’humble passeur.

— Dis-moi, batelier, que sais-tu de la lune et des étoiles, du soleil et de la course des planètes dans l’espace?

— Rien du tout, mon bon monsieur. Je ne suis qu’un pauvre batelier.

— Comme c’est dommage! La science des astres est si importante. Tu as sans doute perdu le quart de ta vie.

Parle-moi donc plutôt de ces arbres qui bordent les rives, et des plantes qui poussent dans la région.

— Je ne connais rien de tout cela, monsieur. Je passe mes journées sur l’eau à faire traverser des gens comme vous.

— Incroyable! Tu n’as aucune connaissance de la botanique? Il semble, mon brave, que tu aies en fait perdu la moitié de ta vie.

Tu dois au moins pouvoir me parler des animaux qui vivent dans cette contrée et des poissons qui peuplent ces eaux? Tu as bien dû les étudier?

— Je dois dire que non, savant érudit. Je ne sais même pas lire.

— Tu ne connais donc ni la zoologie ni aucune des autres sciences fondamentales. Et puisque tu ne sais pas lire, tu ne peux non plus connaître la littérature ou la philosophie. Quel ignorant tu fais! Je peux t’assurer que tu as gaspillé au moins trois quarts de ta vie.

Entre-temps, le ciel s’était couvert et le vent se levait, agitant de plus en plus la surface des flots. Un violent orage éclata, et les vagues devinrent si fortes que la barque allait sans aucun doute chavirer d’un instant à l’autre. Soudain pris de panique, le savant se mit à crier : « À l’aide! À l’aide! »

— Ne savez-vous pas nager? lui demanda le batelier.

— NOOOON… hurla l’érudit dans la tempête.

— Dans ce cas, j’ai bien peur que vous perdiez la totalité de votre vie!

Le b.a.-ba du savoir

Nous ne cessons de marquer des progrès dans une foule de domaines, et c’est très bien. Les sciences nous aident à analyser et à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le développement économique contribue à améliorer notre qualité de vie. Et la technologie nous permet de réaliser des exploits sans précédent. Mais nous ne devons pas pour autant oublier que le plus important des savoirs est celui qui nous permet de régler une fois pour toutes l’incontournable problème de la maladie, de la vieillesse… et de la mort!

Ainsi le Bienheureux enseigne-t-il dans la Bhagavad-gita :

Le vrai savoir, Je le déclare, tient à l’entendement que naissance, maladie, vieillesse et mort sont sources de souffrances, à la poursuite assidue de la réalisation spirituelle et à la quête de la Vérité Absolue sous la gouverne d’un maître accompli. Les manifestations naturelles de ce savoir sont l’humilité, la modestie, la non-violence, la tolérance, la simplicité, la pureté, la constance, la maîtrise de soi, le détachement des plaisirs futiles, l’émancipation des liens asservissants, l’affranchissement du faux ego, l’équanimité dans la prospérité comme dans l’adversité, et la pure conscience divine empreinte d’amour. Tout ce qui s’en écarte relève à proprement parler de l’ignorance.

Bhagavad-gita, 13.8-12

Toutes les branches de la connaissance sont précieuses pour acquérir une meilleure compréhension de l’univers. Mais elles deviennent oiseuses lorsqu’on omet de les cultiver parallèlement à une meilleure compréhension de son identité propre en lien avec l’Absolu. Hors de toute recherche spirituelle, elles ne sont en effet d’aucune utilité pour résoudre les problèmes fondamentaux de notre existence conditionnée par une conception matérielle de nous-même. Souhaitons-nous vraiment risquer d’y perdre la totalité de notre vie?

J’te l’dis! J’te crois pas. J’te l’dis!

Conversation entre jumeaux dans le ventre de leur mère
(adaptation d’un texte de Jean-Jacques Charbonier).


« Tu crois vraiment qu’il y a une vie après la naissance?

— Bien sûr! C’est évident qu’il y a une vie après la naissance. Nous sommes ici pour nous préparer à ce que nous serons plus tard.

— Pfffff… Complètement ridicule! Il n’y a rien après la naissance. À quoi pourrait bien ressembler la vie en dehors d’ici?

— Je ne sais pas exactement, mais il y aura sûrement plus de lumière qu’ici, et sans doute plein d’expériences à vivre. Peut-être même marcherons-nous avec nos jambes et mangerons-nous avec notre bouche.

— N’importe quoi! Ne vois-tu pas qu’il est impossible de marcher? Que dire de manger avec notre bouche? C’est le cordon ombilical qui nous nourrit. Et vu sa longueur, nous ne pourrions pas aller bien loin en sortant d’ici. Tes histoires ne tiennent pas debout.

— Mais je suis sûr qu’il y a quelque chose de « l’autre côté », quelque chose de différent de ce à quoi nous sommes habitués ici.

— Réveille-toi, enfin! Personne n’est jamais revenu de « l’autre côté ». La vie n’est que flottement et ballottement dans le noir, et elle se termine à la naissance.

— Je ne peux rien prouver, mais il me semble tout à fait naturel que nous voyions maman et qu’elle veille sur nous en sortant d’ici.

— Maman? Tu veux dire que tu crois en maman? Tu es vraiment plus naïf que je pensais… Où se trouve-t-elle donc, cette maman?

— Mais partout, tout autour de nous! Ne le vois-tu pas? Nous sommes en elle, et c’est à elle que nous devons la vie. Sans elle, rien de tout cela n’existerait et nous ne serions pas là!

— Pure sottise! Je n’ai jamais vu de maman. Il est donc clair pour moi qu’elle n’existe pas.

— Quoi que tu en penses, il m’arrive parfois, lorsque tout est calme, d’entendre sa voix. Je peux même sentir sa main qui caresse notre monde… Je suis de plus en plus sûr que la vraie vie nous attend après la naissance, et que nous sommes seulement en train de nous y préparer.

— … »