La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit...

Voir l’épisode précédent.

Les armées des camps Yadou et Kourou sont alignées sur le champ de bataille de Kouroukshétra, et l’affrontement est imminent. Débute ici la section du Mahabharata où s’insère la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux», dont cet épisode et les suivants résument le contenu.

Le Chant du Bienheureux

– 1. La détresse d’Arjuna –

Dhritarashtra, le roi aveugle, dit à son secrétaire, investi par son maître spirituel du pouvoir d’appréhender tout ce qui se passe sur le champ de bataille:

— Ô Sañjaya, qu’ont fait mes fils et les fils de Pandou après s’être assemblés au lieu saint de Kouroukshétra, prêts à se livrer bataille?

— Ô roi, après avoir observé l’armée des fils de Pandou déployée en formation de combat, ton fils Duryodhana s’est approché de son précepteur et lui a tenu les propos qui suivent:

«Contemple, ô mon maître, la puissante armée des fils de Pandou, organisée d’experte façon par ton brillant disciple, le fils de Droupada. Cette armée compte nombre de vaillants archers et de grands guerriers qui, au combat, égalent Bhima et Arjuna. S’y trouvent aussi de puissants héros, de même que le valeureux Youdhamanyou, le très puissant Uttamauja, le fils de Soubhadra et les fils de Draupadi. Tous ces guerriers excellent au combat sur char.

«À présent, ô meilleur des brahmanas, laisse-moi te dire quels chefs émérites commandent mon armée. Ce sont des hommes de guerre comme toi et comme Bhishma, Karna, Kripa, Ashvatthama, Vikarna et Bhourishrava, le fils de Somadatta, toujours victorieux au combat. Beaucoup d’autres héros encore sont prêts à sacrifier leur vie pour moi, tous bien armés et tous rompus à l’art de la guerre. Notre force est prodigieuse et nous sommes parfaitement protégés par Bhishma, tandis que la force des Pandavas, sous la protection vigilante de Bhima, s’avère limitée.»

À cet instant, Bhishma, l’illustre et vaillant aïeul de la dynastie Kourou, l’aîné des combattants, souffle très fort dans sa conque, qui résonne alors comme le rugissement d’un lion et réjouit le cœur de Duryodhana. Retentissent aussitôt les conques, les tambours, les bugles, les cors et les trompettes, et leurs vibrations confondues provoquent un grand tumulte.

Dans l’autre camp, debout sur un char majestueux tiré par des chevaux blancs, Krishna et Arjuna soufflent dans leurs conques divines, tandis que Bhima, le mangeur vorace aux exploits surhumains, le roi Youdhishthira, Nakoula et Sahadéva font retentir la leur. Le roi de Kashi, glorieux archer, l’illustre guerrier Shikhandi, Dhrishtadyoumna, Virata, l’invincible Satyaki, Droupada, les fils de Draupadi et d’autres encore font à leur tour sonner leur conque. Le mugissement de toutes ces conques devient assourdissant et se répercute au ciel comme sur la terre, déchirant le cœur des fils de Dhritarashtra.

Dur constat

À ce moment, ô roi, assis sur son char, dont l’étendard porte l’emblème de Hanuman, Arjuna saisit son arc et s’apprête à décocher ses flèches, les yeux fixés sur les fils de Dhritarashtra. Puis il se tourne vers Krishna et lui dit:

«Ô Toi l’Infaillible, mène, je T’en prie, mon char entre les deux armées, que je voie qui est sur les lignes, qui désire combattre et qui je devrai affronter au cours de la bataille imminente. Laisse-moi voir ceux qui sont venus ici se battre dans l’espoir de plaire au fils malveillant de Dhritarashtra.»

À la requête d’Arjuna, poursuit Sañjaya, Krishna conduit le char splendide entre les deux armées et dit, devant Bhishma, Drona et les autres princes de ce monde: «Vois donc tous les Kourous ici réunis.»

Arjuna constate alors la présence, dans les rangs des deux camps, de ses pères, grands-pères, précepteurs, oncles maternels, frères, fils, petits-fils et amis, ainsi que de ses beaux-pères et de ses bienfaiteurs. Voyant de part et d’autre ceux à qui l’unissent divers liens d’amitié ou de parenté, Arjuna est saisi d’une grande compassion.

Remise en question

«Cher Krishna, dit-il, de voir les miens animés d’une telle flamme guerrière, je tremble de tous mes membres et ma bouche se dessèche. Tout mon corps frémit, mes poils se hérissent, mon arc me glisse des mains, et la peau me brûle. Je ne puis demeurer ici plus longtemps. Je ne suis plus maître de moi. Mon esprit s’égare, et je ne présage que de funestes événements.

«Je ne vois pas ce que la mort de mes proches au combat pourrait apporter de bon, et je ne saurais, cher Krishna, aspirer à la victoire, au royaume ou aux plaisirs qu’elle pourrait me procurer. À quoi bon un royaume, le bonheur ou la vie même, quand ceux pour qui nous les voulons sont sur le champ de bataille? Devant moi se tiennent mes maîtres, mes pères et grands-pères, mes fils et petits-fils, mes oncles maternels, mes beaux-pères, beaux-frères et autres proches, tous prêts à sacrifier leurs biens et leur vie. Comment pourrais-je souhaiter leur mort, dussé-je par-là survivre? Je ne peux me résoudre à les combattre, même en échange des trois mondes, que dire de cette terre. Quel plaisir pourrait bien nous procurer l’extermination des fils de Dhritarashtra?

«Nous serons la proie du péché si nous tuons de tels agresseurs. Il serait indigne de nous de faire périr les fils de Dhritarashtra et nos amis. Quel profit en tirerions-nous? Comment pourrions-nous jamais être heureux après avoir donné la mort à nos proches?

«Si, le cœur rongé par la convoitise, ces hommes ne voient aucun mal à détruire leur famille ou à se quereller avec leurs amis, pourquoi nous, qui avons conscience de la faute encourue par de tels actes, devrions-nous agir de même? La destruction d’une dynastie entraîne l’effondrement des traditions ancestrales, si bien que ses derniers représentants sombrent dans l’irréligion. Lorsque l’irréligion s’empare de la famille, ô Krishna, les femmes se corrompent, et de leur dégradation naît une progéniture indésirée. L’accroissement du nombre de ces indésirables plonge la famille et ceux qui en ont détruit les traditions dans un véritable enfer. Les ancêtres en font eux-mêmes les frais, car ces familles avilies cessent de leur faire des oblations d’eau et de nourriture. Les vils agissements de ceux qui brisent les traditions familiales et qui suscitent ainsi la procréation d’enfants non désirés provoquent la ruine de maints projets conçus dans l’intérêt des familles et de la collectivité.

«Ô Krishna, je le tiens de la lignée des maîtres du savoir: ceux qui brisent les traditions familiales vivent à jamais en enfer. N’est-il donc pas étrange, hélas, que nous nous apprêtions à commettre de si grandes fautes, et que, par soif des plaisirs de la royauté, nous soyons prêts à tuer les nôtres? Mieux vaut pour moi mourir au champ d’honneur de la main des fils de Dhritarashtra, sans armes et sans leur opposer la moindre résistance.»

Ayant ainsi parlé, dit Sañjaya, Arjuna pose son arc et ses flèches, puis s’assoit, accablé de douleur.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 66