Le côté obscur de la Force

Si Dieu est amour, lumière et paix, d’où vient le mal?

Puisque l’Absolu englobe tout, n’est-il pas forcément la source du mal autant que du bien, comme il doit aussi l’être de la beauté et de la laideur, de la grandeur et de la petitesse, de la richesse et de la pauvreté, bref de tous les positifs et négatifs?

Oui et non. Car, en soi, l’Absolu est Un et indivisible. La Brahma-samhita le définit comme étant l’ultime expression de l’éternité (sat), de la connaissance (cit) et de la félicité (ananda) en un tout homogène, complet et parfait. L’éphémérité, l’ignorance et le malheur ne sont que des formes dégradées à différents degrés de leur essence première, que des manifestations relatives, incomplètes et dénaturées du Grand Tout.

L’exemple de la Force est pertinent dans ce contexte. La Force est en effet neutre; c’est l’usage qu’en font les protagonistes de La guerre des étoiles qui la rend claire ou obscure. Et la frontière entre les deux est souvent mince. De même, le Tout-puissant est neutre; c’est notre rapport à lui qui détermine le bien ou le mal.

Oui, Dieu est amour, lumière et paix, et si nous vivons en parfaite harmonie avec lui et avec les valeurs universelles, nous participons tout naturellement de cet amour, de cette lumière et de cette paix, comme de l’éternité, la connaissance et la félicité inhérentes à l’Absolu au fondement même de tout ce qui existe. Mais si nous renions nos liens avec le Divin en poursuivant nos intérêts personnels sans égard aux siens, nous optons, consciemment ou non, pour le côté obscur de la Force.

Honni soit qui mal y pense

Combien de fois entend-on dire : «Si Dieu existait, il n’y aurait ni guerre, ni injustice, ni famine, ni maladie.» On pourrait allonger la liste de ces calamités, mais la remarque n’en serait pas moins totalement infondée. Ce sont des hommes qui font la guerre à d’autres hommes, encore des hommes qui, par égoïsme, sont causes d’injustices et d’inégalités, et toujours des hommes qui, par mille et une pratiques irrespectueuses de l’environnement et des principes de vie les plus élémentaires, provoquent famines, maladies et autres fléaux. Le mal ne vient pas de Dieu, mais de l’homme. Le mal n’a pas à être créé, il est le simple refus du bien.

Pour plus de clarté, nous faisons partie intégrante du Grand Tout, mais nous conservons à jamais notre individualité, et qui dit individualité, dit libre arbitre. Autrement dit, nous sommes libres d’agir en symbiose avec la Source dont nous émanons, ou de nous en détourner pour tenter d’exercer notre empire sur tout ce qui nous entoure.

Or, pour évoluer dans la sphère spirituelle, nos intérêts personnels ne peuvent entrer en conflit avec les valeurs d’harmonie absolue qui y règnent. C’est ainsi que, tout en étant de nature éternelle, nous obtenons de revêtir un corps temporaire dans lequel donner libre cours à nos désirs d’affirmation et d’indépendance.

De force ou de plein gré

Le mal et son cortège de souffrances naissent d’une mauvaise utilisation de la Force, soit de notre indépendance et de notre libre arbitre. Lorsqu’une personne se retrouve en prison pour avoir commis un crime, ce n’est pas Dieu qui l’y envoie. Lorsqu’une personne est aux prises avec une maladie chronique pour avoir commis Dieu sait quels abus, à qui la faute? Lorsqu’une personne met sa vie et celle des siens en péril par imprudence, par incurie ou par ignorance, qui doit-elle blâmer?

Le Grand Manitou respecte entièrement notre liberté. Dans sa forme personnelle, son plus grand souhait est de nous voir réunis avec lui, hors de toutes les contingences contre lesquelles nous rageons tant et aussi longtemps que nous entretenons une conception matérielle de la vie. Mais il nous laisse néanmoins entièrement libres d’agir à notre guise et de chercher le bonheur dans la dimension matérielle, si tel est notre désir. Le cas échéant, il nous accompagne même pour guider nos pas, car dans sa forme localisée – que certains perçoivent comme l’ange gardien ou la petite voix intérieure –, il est présent dans le cœur de tout un chacun.

«Oui mais…», vous entends-je dire, qu’en est-il des malheurs dont nous sommes victimes alors que nous n’avons rien fait pour les mériter? Et je vous réponds que le côté obscur de la Force est sans pitié. La Bhagavad-gita explique en long et en large que nos actes portent tous fruit, que ce soit sur-le-champ, après un certain temps, ou beaucoup plus tard, sinon dans une autre vie. Ce n’est pas parce que nous ne nous souvenons pas d’avoir agi de façon à mériter ce qui nous arrive que nous n’en sommes pas l’auteur et le créateur. Nous sommes en tout temps seuls maîtres et responsables de notre destinée, et il faut être lâche ou inconscient pour rejeter la faute sur Dieu. Ne croyez-vous pas?

«Le côté obscur de la Force, redouter tu dois», disait sagement Yoda.

Le chat et le vautour aveugle

Dans la série des fables et maximes tirées de l’Hitopadesh et du Pancha-tantra

Il y avait, sur le mont Gridhrakouta, près du Gange, un grand arbre dans le creux duquel vivait Jaradgava, un vautour que le sort avait privé de ses yeux et de ses serres. Par compassion, les oiseaux vivant dans cet arbre mettaient de côté pour lui une part de nourriture en échange de laquelle le vautour veillait à la protection de leurs oisillons.

Un jour, un chat aux longues oreilles nommé Dirghakarna passa par là et résolut de manger les petits qui, le voyant approcher, se mirent à hurler de peur.

Jaradgava le vautour s’écria aussitôt :

— Qui va là?

Lorsqu’il vit le vautour, le chat fut empli d’effroi : «C’en est fait de moi, se dit-il. Il va me déchirer en morceaux.» Lui vint alors à l’esprit la maxime suivante :

On peut redouter un danger avant qu’il survienne, mais une fois en sa présence, il faut prendre les moyens de le conjurer.

«Je suis maintenant trop près de lui pour m’enfuir. Approchons-le donc et essayons de gagner sa confiance.»

Le chat approcha du vautour et s’adressa à lui en ces termes :

— Noble seigneur! Veuillez agréer mes hommages.

— Qui es-tu? demanda le vautour.

— Je suis un chat.

— Pars donc d’ici sur-le-champ, sinon tu es mort.

— Écoutez-moi d’abord, je vous en prie. Après quoi, si vous me jugez coupable, vous pourrez me donner la mort, car…

Il est injuste de condamner ou de louer quelqu’un selon son appartenance à une classe ou une espèce. Seule sa conduite devrait déterminer si une personne mérite d’être louée ou condamnée.

— Que viens-tu faire ici? demanda le vautour.

— Je vis sur les berges du Gange, dans lequel je me baigne tous les jours. Je suis végétarien, j’observe les principes les plus stricts, et tous les oiseaux m’ont dit que vous étiez un saint digne de confiance, pieux, érudit et plein de bonté. Je suis donc venu écouter vos enseignements, vous qui êtes sage à la fois par l’âge et par la connaissance. Je trouve pour le moins surprenant qu’une grande âme telle que vous s’apprête à tuer un visiteur comme moi. Un hôte devrait en effet suivre la règle suivante :

Même si un ennemi se présente à sa porte, le maître de maison devrait le traiter comme un invité. L’arbre ne refuse jamais son ombre au bûcheron.

— De plus, même si l’on n’a aucune nourriture à offrir, on devrait à tout le moins recevoir un visiteur avec des mots aimables, car…

Un siège confortable, un endroit paisible, un verre d’eau et des paroles plaisantes. Telles sont les quatre choses qui ne manquent jamais dans la demeure des gens de bien.

Que ce soit un enfant, un jeune homme ou un vieillard, l’invité devrait toujours être traité avec respect.

À l’instar de la lune, qui ne retient pas ses rayons de bénir la maison du plus vil des êtres, les gens de vertu répandent leur miséricorde même sur ceux qui sont dénués de toute qualité.

Si un visiteur quitte une maison mécontent, il emporte avec lui le bon karma de l’hôte et laisse derrière lui son mauvais karma.

Le vautour dit :

— En général, les chats mangent de la viande, et les oisillons font partie de leurs proies. Voilà pourquoi je t’ai parlé de cette façon.

À ces mots, le chat clama son innocence en disant :

— Je suis au fait des règles d’éthique et je maîtrise mes passions comme mes appétits. Or, tous les textes sacrés reconnaissent en la non-violence le principe suprême, car…

Connaissant l’angoisse que suscite la crainte de la mort lorsqu’on est en danger, l’on devrait faire preuve de compassion envers autrui et s’abstenir de tuer.

Il est tout à fait possible de se nourrir d’herbes et de feuilles que l’on trouve facilement dans la forêt. Quel besoin de commettre des crimes à seule fin de remplir son estomac?

Par ces propos, le chat gagna la confiance du vautour et put ainsi élire domicile dans la cavité de l’arbre, ce qui lui permit de s’emparer jour après jour de quelques oisillons et de les manger.

Les parents en vinrent toutefois à s’inquiéter de la disparition de leurs petits et, désespérés, se mirent à les chercher. Dès qu’il sut la recherche en cours, le chat s’enfuit. Les oiseaux découvrirent alors les ossements de leurs petits dans la cavité de l’arbre où vivait le vautour. Il n’en fallait pas plus pour les convaincre que c’était là l’œuvre du vieux rapace, qu’ils tuèrent aussitôt bien que son seul tort ait été d’avoir cédé à la ruse du chat.

Brahma • Vishnou • Shiva

Gravure sur pierre de Brahma datant du 7e siècle (Musée d’histoire de Mumbai, Maharashtra, Inde)

Brahma, Vishnou et Shiva sont trois personnalités dominantes du panthéon védique. Ils forment la triade de ce qu’on appelle les gouna-avatars, en ce qu’ils incarnent et contrôlent les forces maîtresses de la nature matérielle.

Brahma

Brahma représente le premier être créé de notre univers. Il incarne la force créatrice de la passion (rajo-gouna), et on le qualifie de démiurge, ou de créateur secondaire. Il est en effet responsable de l’organisation et du peuplement de l’univers sous la gouverne de l’Être suprême dont il est issu, lequel est d’ailleurs tenu pour le créateur originel. Directement instruit par le Maître absolu, Brahma est en outre le premier chaînon d’une filiation de maîtres spirituels qui se sont succédé depuis les origines jusqu’à nos jours.

Représentation de Maha-Vishnou allongé dans l’océan Causal. Des pores de sa peau émanent des myriades d’univers.

Vishnou

On compte en fait trois Vishnou qui, en plus d’appartenir à la catégorie des gouna-avatars, forment ensemble celle des pourousha-avatars, soit les maîtres de la création. Le premier, Maha-Vishnou, est présenté comme une émanation plénière et divine de Krishna. Pour répondre au désir des âmes désireuses d’exercer leur indépendance hors du cercle du Seigneur primordial, une portion du monde spirituel se voile d’un nuage d’oubli dans lequel s’allonge Maha-Vishnou. Des myriades d’univers exsudent alors des pores de sa peau et y retournent au moment de leur dissolution, au gré de ses inspirations et de ses expirations.

Dans chacun des univers se manifeste un second Vishnou, émanant du premier. C’est de lui que naît Brahma, et lui encore qui instruit Brahma de la connaissance du Veda originel.

Quant au troisième Vishnou, il s’agit de celui qui se déploie partout dans l’univers sous la forme de l’Âme suprême, présente en chaque être et en chaque chose, jusque dans l’atome. Il assure l’équilibre des différentes forces de la nature et s’offre à guider chaque être de l’intérieur de son cœur.

Vishnou incarne la pureté et la vertu (sattva-gouna), et c’est à lui qu’incombe le maintien de la création.

Statue de Shiva en méditation sur les rives du Gange (Parmarth Ashram, Rishikesh, Uttarakhand, Inde)

Shiva

Fils de Brahma, Shiva incarne la force destructrice des ténèbres, de l’inertie et de l’ignorance (tamo-gouna), et c’est à lui qu’il appartient, le moment venu, de procéder à la dissolution de l’univers. Il compte parmi les plus grandes autorités en matière de spiritualité, et est considéré comme le plus illustre dévot de Krishna.

Le masque de la discorde

Photo : Adnan Khan

Masque maison, masque chirurgical, N95… Le mot est sur toutes les lèvres, et l’objet, sur de plus en plus de visages.

Pour ou contre? Le débat fait rage. Études scientifiques à l’appui, certaines administrations publiques en rendent désormais le port obligatoire dans les lieux fermés, et nombre d’autres envisagent de leur emboîter le pas. Études scientifiques à l’appui, divers segments de la population s’y opposent ex cathedra. Et entre les deux, une foule d’indécis, de résignés, de frustrés et de bons samaritains qui aimeraient tout de même y voir plus clair.

Pour citer un petit comique: « Si le masque est obligatoire dans les établissements fermés, je vais simplement attendre qu’ils rouvrent. »

Qui a tort et qui a raison? Seul l’avenir nous le dira, ou pas… Une chose est sûre, cependant: si ce fameux masque fait couler autant d’encre et de salive, c’est d’abord et avant tout parce qu’il est très visible, alors que d’autres nous laissent complètement indifférents.

Nous avons en effet une longue pratique des masques, mais de masques plus discrets et si intimement intégrés à nos personas qu’ils font beaucoup moins de bruit sur les réseaux sociaux et que nous n’en faisons nous-mêmes aucun cas. Pour tout dire, ils sont si bien intégrés que nous ne les voyons même pas comme des masques!

Ces masques que nous ne voyons pas

Je parle bien sûr des masques du genre, de la race, de la nationalité, du rang social, de l’appartenance politique, idéologique ou religieuse, et de tous les autres masques qui définissent nos fausses identités et que nous portons fièrement sans sourciller.

L’être humain peut parfois se montrer très bizarre. Le voilà qui remue ciel et terre pour un bout de chiffon ou de plastique, y voyant, pour certains, un moyen de protection indispensable, et pour d’autres, un instrument d’hégémonie inqualifiable, en plus d’être inconfortable et d’empêcher les rapprochements naturels entre congénères.

Mais c’est sans tenir compte du fait que nos propres masques sont souvent dérangeants pour ceux et celles qui ne partagent pas notre couleur de peau, notre pays d’origine, nos convictions personnelles ou nos croyances collectives. À vrai dire, tous nos masques sont tôt ou tard sources de discorde, et qui dit discorde dit distanciation sociale extrême et toxique.

Nos fausses identités nous empoisonnent la vie et celle des autres dans une mesure infiniment plus grande qu’un simple virus, fût-il couronné. Pire encore, elles nous mènent droit à une mort certaine, alors qu’avec la Covid-19, nos chances de survie sont finalement plutôt bonnes.

L’envers du masque

Fausses identités, dis-je? Oui, parce que derrière tous les masques que nous arborons, il y a un humain, et parce que derrière cette enveloppe humaine, il y a une âme, une énergie vitale qui n’a aucun lien avec les différentes désignations dont elle peut s’affubler.

La crise des masques est d’autant plus forte à notre époque que, selon les Védas, nous nous trouvons dans le quatrième âge d’un cycle cosmique, appelé kali-youga, soit «l’âge de la discorde» dans la langue de Molière. Et cette discorde naît de ce qu’on oublie trop facilement que derrière les masques de la couleur, du sexe et autres, nous sommes tous frères et sœurs, égaux devant l’Éternel.

Cette égalité qui, malgré tous nos efforts, ne se manifeste jamais entièrement dans la sphère matérielle, s’explique par notre identité réelle. Car au cœur de chaque humain – comme de tout être vivant – se trouve ce qu’il est convenu d’appeler une âme, soit la source de l’énergie qui l’anime durant son séjour sur terre.

Pour contrer la discorde, il est donc primordial de faire tomber les masques qui nous retiennent prisonniers d’une conception matérielle de la vie, afin de raviver la conscience de notre véritable identité, rayonnante et pérenne, purement spirituelle dans son essence. Donc entièrement libre des contingences que nous imposent les désignations factices auxquelles nous nous identifions et auxquelles nous réagissons, le plus souvent sans même y penser.

Justifié ou non, l’accessoire facial à la mode du jour devient alors très secondaire. Nous avons à nous occuper en priorité de choses beaucoup plus importantes, croyez-moi; à commencer par la personne qui se trouve derrière l’enveloppe humaine qui se trouve derrière le masque. Je vous dis juste ça comme ça…

S’il n’y avait que des illusions d’optique…

Cette photo prise en Suède n’a rien de truqué, elle est en tous points fidèle à la réalité de la scène; mais la présence de plusieurs soleils dans le ciel est purement illusoire. Nous les voyons de nos propres yeux, comme ces Suédois les ont vus, mais ils n’existent pas!

Ce phénomène optique communément appelé «faux soleil» porte le nom scientifique de «parhélie». Il se produit lorsque le soleil se trouve près de l’horizon et que l’atmosphère est chargée de cristaux de glace. En tombant des nuages, ces derniers forment un réseau de prismes qui reflètent et réfractent la lumière du soleil, faisant ainsi apparaître de faux soleils de part et d’autre du vrai soleil.

Le Bhagavat Purana rapporte un échange entre les Védas personnifiés et les philosophes de l’école du mimamsa sur l’illusion et la réalité. Selon les adeptes de cette école de pensée, il n’existe aucune réalité en dehors du monde connu et de la perception que nous en donnent nos sens et nos moyens d’analyse. Selon eux, l’existence de l’univers ne dépend d’aucun facteur d’ordre surnaturel; il n’a en soi ni commencement ni fin, et le cycle karmique des actions et de leurs réactions est perpétuel, n’offrant aucune possibilité d’accès à une dimension susceptible de transcender la matière.

Voir 6 écoles de philosophie védiques.
Voir Un philosophe peut en cacher un autre.

Les Védas leur opposent toutefois une vision plus nuancée et plus complète de la réalité. Ils donnent, entre autres, l’exemple d’une personne qui, voyant une corde enroulée au sol dans la pénombre est soudain prise de peur, croyant qu’il s’agit d’un serpent. La corde est bien réelle, mais l’image qu’elle fait naître est illusoire, même si la réaction qu’elle provoque est tout aussi réelle que la corde elle-même. La peur de l’observateur ne vient pas de la corde, mais de l’image qu’il s’en fait; elle vient de son ignorance de la réalité, soit de la véritable nature du serpent qu’il croit voir.

De même, l’univers en soi est bien réel, mais la perception selon laquelle il représente la totalité du réel est illusoire. En y regardant de plus près, l’observateur apeuré finit par comprendre que ce qu’il croit être un serpent est en fait une corde. Et un examen attentif de la structure même de la matière a tôt fait de révéler qu’elle est en constante transformation, que toutes les formes qu’elle emprunte sont transitoires, et que la perception qu’elle puisse être permanente est illusoire.

Prismes et projections

Les Védas expliquent en outre que les manifestations transitoires de la matière sont en fait autant de reflets de la réalité transcendante et permanente d’où procède l’infinie variété de réalités éphémères. Et que ces reflets sont savamment agencés sous l’effet des désirs des êtres conditionnés par une conception matérielle de l’existence. Conception qui les fait s’identifier à leur corps temporaire au point d’y vivre comme s’il n’allait jamais s’éteindre, alors que contrairement à eux qui sont éternels, tous les corps qu’ils revêtent naissent et meurent.

À l’image des faux soleils n’existant que par les prismes qui reflètent la réalité du vrai soleil, ou encore du faux serpent extrapolé de la réalité de la corde, les innombrables facettes de la nature matérielle et les corps animés qui y évoluent ne sont qu’autant de projections de l’énergie vivante qui les anime.

L’illusion selon laquelle l’univers connu est la seule réalité qui existe se transmet de génération en génération par des philosophes et des matérialistes qui ignorent tout de la réalité transcendante dont dépend la réalité visible. Or, les Védas recommandent de ne pas céder aveuglément à la fascination que peut exercer cette illusion.

C’est pourquoi le tout premier verset du Védanta-soutra – qui marque l’aboutissement de toutes les approches philosophiques de la réalité et de l’Absolu – nous enjoint de nous enquérir du Brahman, de la réalité suprême qui englobe toutes les réalités secondaires. Le Brahman constitue d’ailleurs l’un des cinq grands thèmes de la Bhagavad-gita, le classique le plus connu et le plus accessible de la littérature védique, de sorte que nous pouvons l’étudier à loisir pour mieux distinguer l’illusion de la réalité.

Avatar

Gravure sur bois représentant les dix avatars majeurs de Vishnou (Temple du Sud de l’Inde)


Je n’entends ici vous entretenir ni du film éponyme de James Cameron ni de personnages virtuels de jeux vidéo ou de réseaux sociaux, mais plutôt du sens premier de ce mot omniprésent depuis quelques décennies.

Avatar est un mot sanskrit signifiant «qui descend». Dans l’ensemble des Védas, il désigne une manifestation du Suprême, une incarnation divine «descendue», ou «apparue» dans le but de remplir une fonction particulière. Il ne s’agit ni d’une projection ni d’une sorte d’alter ego du Suprême, mais plutôt d’une émanation distincte de sa source qui en partage les attributs divins à différents degrés.

À différents degrés, car il existe différents types d’avatars qui n’ont pas tous la même importance. Tous ont cependant en commun d’œuvrer à l’établissement, au rétablissement ou au maintien de l’ordre universel et des principes du dharma.

« Chaque fois qu’en quelque endroit de l’univers la spiritualité voit un déclin et que s’élève le matérialisme, Je descends en personne. »

Bhagavad-gita, 4.7

À voir l’état du monde, on pourrait se demander pourquoi le Bienheureux ne descend pas plus souvent! Notre échelle de temps humaine est toutefois réduite à une brève existence sur terre, alors que l’Absolu est intemporel – sans commencement ni fin. Ses critères sont donc forcément différents des nôtres.

Cela dit, bien que tous les avatars n’aient pas l’importance du Bienheureux et de ses émanations plénières, l’humanité n’est pas pour autant abandonnée à elle-même. À toutes les époques apparaissent en effet des avatars qui, sous les traits de simples humains, sont en fait investis de pouvoirs particuliers pour accomplir une mission précise ou pour guider de vastes pans de population. À nous de les reconnaître et de profiter de leur sagesse.

Voir 6 catégories d’avatars.

Les pigeons et la reine des souris

Dans la série des fables et maximes tirées de l’Hitopadesh et du Pancha-tantra

Sur les rives de la rivière Godavari se trouve un arbre gigantesque. La nuit tombée, des oiseaux venus de partout viennent s’y reposer. Une fois, alors que la nuit touchait à sa fin et que la lune s’effaçait peu à peu, un chasseur répandit non loin de là du riz sur le sol, étala son filet et se cacha dans les buissons.

Au lever du jour, le pigeon Tchitragriva – au cou multicolore – s’envola avec les siens et eut tôt fait d’apercevoir le riz au sol. Il dit alors aux autres pigeons, qui n’avaient rien mangé depuis la veille :

— Cela n’augure rien de bon. N’est-il pas étrange de trouver du riz dans cette forêt? En nous montrant trop avides, nous risquons de trouver la mort, comme le voyageur tué par un vieux tigre pour avoir convoité un bracelet en or.

Voir l’histoire du vieux tigre et du voyageur.

— Avant d’agir, mieux vaut bien peser le pour et le contre.

À ces mots, un des pigeons s’empressa de répliquer sur un ton hautain :

— N’écoutez pas ces sornettes! Nous ne devons prêter l’oreille aux aînés qu’en cas d’urgence. Si nous les consultions à tout propos, nous n’aurions que rarement de quoi manger, car…

En ce monde, on ne peut rien obtenir sans courir un certain risque.

— Laissons donc Tchitragriva à ses peurs, et gavons-nous de ce riz providentiel.

Il n’en fallait pas plus pour que les pigeons s’élancent vers le piège, suivis, malgré ses appréhensions, par leur aîné. Et tous furent aussitôt pris dans les mailles du filet.

Ne dit-on pas…

Même le sage érudit qui peut dissiper les doutes d’autrui connaîtra la souffrance s’il est aveuglé par la convoitise, car de la convoitise viennent la colère et l’illusion qui plongent dans l’ignorance et le malheur.

Les pigeons prisonniers s’empressèrent de critiquer celui qui les avait convaincus que le riz s’offrant à eux ne présentait aucun danger.

Aussi est-il dit…

Il convient d’y penser avant de se mettre à la tête des autres, car si une action commune connaît le succès, chacun s’en attribuera le mérite, alors que si elle échoue, seul le meneur sera blâmé.

Voyant le pigeon prétentieux assailli de critiques, le vieux Tchitragriva dit :

— Ne le blâmez pas, car celui qui nous veut du bien devient parfois malgré lui la cause de nos malheurs. Dans la situation critique où nous nous trouvons, mieux vaut agir que de perdre notre temps à nous lamenter ou à chercher un coupable. Sortons ensemble de cette impasse, car tout comme les longues tiges d’herbes entrelacées en une corde peuvent servir à maîtriser un éléphant en furie, plusieurs personnes faibles peuvent, en coopérant, accomplir des prouesses surhumaines.

Sur ce, les pigeons s’envolèrent, entraînant avec eux le filet pris dans leurs pattes. De loin, le chasseur vit les oiseaux et partit à leur poursuite en pensant : «Ils s’échappent avec mon filet, mais ils finiront bien par se poser, et une fois à terre, ils seront à moi.» Il en vint cependant à les perdre de vue, et lorsque, de leur côté, les oiseaux ne virent plus le chasseur, ils demandèrent à l’aîné :

— Que faire maintenant, ô maître?

Et Tchitragriva leur répondit :

— Mon amie Hiranyaka au teint doré, la reine des souris, vit à Tchitravana, sur les bords de la rivière Gaudaki. Elle coupera les mailles du filet pour nous libérer.

Ils prirent donc aussitôt la direction de la résidence d’Hiranyaka qui, craignant toujours pour sa vie, vivait dans un trou avec cent passages différents pour pouvoir s’échapper en cas de danger. Au bruit des oiseaux qui approchaient, elle se mit à l’abri et resta immobile.

Tchitragriva s’exclama :

— Hiranyaka, mon amie, pourquoi ne viens-tu pas à notre rencontre?

Reconnaissant la voix de Tchitragriva, Hiranyaka se précipita et dit très respectueusement :

— Oh! Quelle n’est pas ma fortune! Voilà que mon ami me rend visite.

En voyant les pigeons prisonniers du filet, la reine des souris fut toutefois stupéfaite et dit :

— Comment cela a-t-il pu vous arriver?

— Par les insondables voies du karma, répondit Tchitragriva, car…

Chaque action, bonne ou mauvaise, accomplie à un certain moment, dans un certain lieu, pour une certaine raison et par certains moyens entraîne, par les lois de la Providence, une réaction correspondante en temps et lieu, d’ampleur égale et selon les moyens requis.

À ces mots, Hiranyaka commença sans tarder à couper les mailles du filet qui retenait Tchitragriva, mais celui-ci l’interpella :

— Arrête, mon amie! Délivre d’abord les autres pigeons sous ma protection.

— C’est que je suis faible, et mes dents ne sont plus très solides. Comment pourrais-je couper tous ces liens? Laisse-moi d’abord te libérer tant que mes forces et mes dents me le permettent. Je libérerai ensuite les autres si je le peux.

— Je t’entends bien, mais fais tout de même ce que je te demande : libère le plus de pigeons possible!

— Tu sais pourtant qu’il n’est pas recommandé de protéger ses dépendants au prix de sa propre vie, car…

La vie repose sur l’accomplissement de soi, la prospérité économique, la satisfaction des sens et la libération. Qui perd la vie perd tout, mais qui protège sa vie voit tout le reste préservé.

—Tes propos sont tout à fait justes pour qui reste centré sur soi. Mais je ne peux supporter de voir souffrir ceux qui ont pris refuge en moi. N’est-il pas aussi dit…

Lorsqu’il prend conscience de ce que la vie et l’argent ne sont pas des atouts éternels, l’homme d’intelligence les met au service des autres.

— En quoi serais-je digne de diriger ces pigeons si je ne les protégeais pas? Ils ne me quittent jamais alors que je ne leur verse aucun salaire. Comment pourrais-je les abandonner au prix même de ma vie? Même si tu dois y perdre tes dents, préserve mon honneur en défaisant d’abord leurs liens.

Réjouie par ces mots, Hiranyaka s’exclama :

— Bien dit, mon ami, bien dit! Par l’amour dont tu fais preuve envers tes protégés, tu mérites de régner sur le monde.

Hiranyaka trouva la force de libérer tous les pigeons, après quoi elle pria Tchitragriva de ne pas se reprocher de s’être joint à ses compagnons malgré son mauvais pressentiment, car…

Même un vautour, capable de voir une proie à plusieurs centaines de mètres du haut des airs, peut ne pas voir le piège posé tout juste devant lui par les chasseurs. Comment être sûr de quoi que ce soit en ce monde? Qui a raison un instant peut aussi bien se tromper l’instant d’après. Nul ne peut sortir vainqueur de toutes les situations.

Hiranyaka éclaira Tchitragriva de son savoir et le traita comme un invité de marque, après quoi ils s’étreignirent chaleureusement et se séparèrent. Tchitragriva et les siens reprirent leur vol, et la reine des souris regagna son trou.

Le langage des mains

Je ne parle pas de la langue des signes, mais de la chirologie, une science védique méconnue, quoique très utile.

Les fondements de la chirologie se trouvent dans le Samudrika Véda, qui fait lui-même partie des Upavédas, consacrés aux différentes sciences complémentaires aux volets rituels, philosophiques et spirituels des Védas. Son étude s’effectue souvent parallèlement à celle des traits du visage et de l’ensemble des caractéristiques morphologique de l’humain.

Qui dit lignes de la main pense spontanément à ces voyantes prêtes à vous révéler votre avenir moyennant quelques deniers. C’est ce qu’on appelle la chiromancie, un art divinatoire pratiqué depuis des siècles en réponse à la curiosité des gens en mal d’amour, de richesses ou de succès.

La chirologie est cependant d’un tout autre ordre, en ce qu’elle s’intéresse plutôt à la connaissance de soi et au développement personnel. Elle repose sur une étude détaillée des mains prenant en compte, non seulement leur largeur, leur couleur, leur consistance et leur texture, mais aussi les zones saillantes des paumes, les lignes qui les sillonnent et les signes qui s’y dessinent, de même que la forme et la longueur des doigts, sans oublier les ongles.

Ces différentes caractéristiques sont toutes indicatrices de traits de personnalité et de dispositions particulières chez un individu. Et contrairement aux empreintes digitales, certaines d’entre elles changent avec le temps, parfois même en l’espace de quelques mois, au gré de nos expériences de vie.

Mais encore?

La main avec laquelle on écrit est tenue pour dominante; elle représente notamment le conscient, le présent, les acquis et le potentiel d’évolution. L’autre main représente quant à elle l’inconscient, le passé, l’inné, le bagage génétique ainsi que les attitudes et les comportements ancrés.

En comparant les deux mains, le chirologue est à même d’évaluer l’état de santé physique, émotionnel, intellectuel et spirituel du sujet, les gains réalisés dans son évolution, de même que les facteurs inconscients qui freinent son développement et les prises de conscience à intégrer plus profondément.

Les indications fournies par les différentes caractéristiques de nos mains peuvent entre autres s’avérer précieuses pour déceler ou prévenir des problèmes de santé, envisager les meilleurs moyens de faire face à une situation particulière, ou adopter l’approche la plus favorable à la réussite d’un projet ou d’une entreprise.

En bas comme en haut

Le mythique Hermès Trismégiste aurait dit: «Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.» Eh bien – autre fait méconnu –, il se trouve que différentes parties de la main sont associées aux planètes et aux étoiles, et présentent une correspondance étroite avec le thème astral d’une personne.

Aussi la chirologie védique est-elle souvent utilisée de concert avec l’astrologie védique. En l’absence de coordonnées de naissance précises, un astrologue peut même recourir à la chirologie pour confirmer certaines données, voire, dans certains cas, reconstituer la carte du ciel d’une personne!

Au même titre que l’astrologie védique – et au contraire de la chiromancie –, la chirologie fait appel au libre arbitre. Tout au long de notre vie, nos priorités changent, nos relations évoluent et nos expériences nous transforment, et ces changements se reflètent dans nos mains, tout comme nos pensées, nos émotions, nos attitudes, nos schémas de comportement, nos forces et nos faiblesses. Le portrait qui s’en dégage à différents moments permet au chirologue d’orienter les réflexions et les décisions de la personne qui le consulte pour lui permettre d’emprunter la voie la plus favorable à son épanouissement et à sa pleine réalisation.

Dharma

Roue du char du Soleil, symbole du dharma et des cycles temporels dans plusieurs traditions (Temple de Konarak, Odisha, Inde)

Souvent traduit par «religion», le concept de dharma dépasse largement celui de confession sectaire.

Selon le contexte, ce mot sanskrit revêt en effet de nombreux sens connexes, mais non moins distincts. Il peut entre autres désigner l’ordre naturel des choses ou la justice universelle, et tout aussi bien évoquer les notions d’éthique, de vertu ou de morale que de droiture ou de devoir. Lorsqu’on le traduit par «religion», ce n’est donc pas tant par référence à une foi particulière qu’aux principes dits «religieux» au sens de «sacrés», c’est-à-dire fondamentalement respectueux des valeurs universelles.

Le dharma revêt plusieurs formes, toutes conçues pour guider la conduite des humains en société, et ses principes sont clairement définis dans les Védas. Un exemple courant en est le varnashram-dharma, qui réfère aux droits et responsabilités propres aux différents groupes de la société (varnas) et aux grandes étapes de la vie humaine (ashrams). Et quiconque adhère à ces principes honore d’emblée certains devoirs garants d’harmonie avec soi, avec ses semblables et avec la nature.

Voir 4 divisions naturelles de la société.
Voir 4 divisions naturelles de l’existence.

Toutes les notions évoquées ci-dessus dérivent du fait que, par sa racine sanskrite, le mot dharma désigne la nature intrinsèque d’une chose. Chaleur et lumière, par exemple, ne peuvent être dissociées du feu; sans elles, le mot «feu» n’a plus aucun sens. Il en est de même de la fluidité de l’eau, tout comme des propriétés inhérentes à toute autre chose.

Dharma et religion

Il est dès lors intéressant de se demander quelle est la nature propre de l’âme, sa fonction immanente et immuable, son sva-dharma. Eh bien, c’est de servir! Nous servons tous quelque chose ou quelqu’un de façon ininterrompue, de notre naissance à notre mort. Il s’agit d’un attribut aussi indissociable de nous que la chaleur peut l’être du feu ou que la liquidité peut l’être de l’eau. On pourrait en quelque sorte dire qu’il s’agit de notre «religion» éternelle, de notre sanatan-dharma.

Voilà qui peut nous aider à mieux comprendre pourquoi le mot «religion», dans le sens où on l’entend normalement, ne rend pas justice à la notion de dharma. L’adhésion à une religion repose en effet sur une croyance, et une croyance peut changer, si bien qu’on peut changer de confession. Par contre, notre dharma à proprement parler nous accompagne éternellement, il n’a par définition ni commencement ni fin, et on ne peut en changer.

Le dharma suprême

Si la fonction même de l’âme est de servir, il importe de comprendre que ce qui distingue la matérialité de la spiritualité, c’est en fait l’objet de notre service. On peut bien sûr servir ses sens, ses ambitions, ses parents, son conjoint, ses enfants, son employeur, la nation ou une cause quelconque, mais toutes ces formes de dharma demeurent matérielles et continuent d’enchaîner l’âme à la matière, alors qu’elle est de nature spirituelle et éternelle.

Qui désire vivre pleinement sa spiritualité doit donc plutôt vouer son service à l’Absolu en pensées, en paroles et en actes à travers ses occupations quotidiennes. C’est pourquoi Krishna dit à Arjouna dans la Bhagavad-gita :

« Oublie les convenances religieuses et toutes autres formes de dharma;
remets-t’en simplement à Moi ».

Bhagavad-gita, 18.66

Le Bienheureux insiste pour distinguer tous les dharmas secondaires, parallèles ou illusoires du dharma suprême de l’âme. Pour écarter les prétendues obligations qui repoussent sans cesse la poursuite de sa véritable mission sur terre. Pour supprimer les obstacles et les entraves au plein accomplissement de soi. Pour retirer les masques et dissiper les excuses qui détournent l’être de sa spiritualité profonde et du sens même de sa vie. Tel est l’enseignement ultime pour qui veut réellement vivre sa spiritualité, ici et maintenant.

Mental • Intelligence • Ego

Mental, esprit, intellect, cerveau… autant de termes parmi d’autres qu’on emploie fréquemment de façon plus ou moins interchangeable. Ils ne sont toutefois pas synonymes. Et la connaissance de soi passe par une compréhension plus fine de leurs spécificités.

Au-delà du corps physique, composé d’éléments matériels dits «bruts» ou «grossiers», en ce qu’ils sont visibles ou palpables, se trouve le corps dit «subtil», composé du mental, de l’intelligence et de l’ego, imperceptibles à l’aide de nos instruments de mesure ou d’observation. Et tant sur le plan physique que sur le plan subtil, chacun des éléments constituants du corps pris dans son ensemble remplit une fonction particulière.

Voir 24 éléments matériels.

La Katha Upanishad compare l’être vivant – le soi, ou l’âme – au passager d’un char représentant le corps physique, soit le véhicule à l’intérieur duquel il évolue. Les chevaux fougueux qui tirent le char sont apparentés aux sens, sensibles aux divers stimuli provenant du monde extérieur; et les rênes, au mental, qui réagit aux impulsions reçues des sens. Le cocher incarne pour sa part l’intelligence, chargée de tenir les rênes du mental, de contrôler l’attelage des sens et de conduire le char et son passager à bon port.

Cette comparaison imagée nous permet de saisir clairement que les notions évoquées en rubrique ne sont effectivement pas synonymes. Nous n’avons pas trop de mal à comprendre le fonctionnement des sens, mais pour mieux distinguer les éléments subtils qui entrent en jeu dans nos perceptions et dans les actions résultantes, il importe de définir plus en détail leurs rôles respectifs.

Le cerveau

Le cerveau ne fait pas partie des éléments subtils, mais il convient tout de même de le situer dans le contexte qui nous occupe. Certains y voient une mécanique complexe, un réseau de connexions synaptiques variant au gré de nos expériences. D’autres en font le siège de notre identité même, en contrôle – conscient ou inconscient – de tout ce qui se passe sur le plan corporel. Et d’autres encore le disent être le lieu de transition entre la matière et l’esprit.

Quoi qu’il en soit, le cerveau n’est pas un élément comme tel, mais bien un organe composé d’éléments grossiers, parcouru d’impulsions électriques et sujets à diverses réactions biochimiques. Il n’est pas non plus le siège de notre identité, l’âme siégeant plutôt, selon les Védas, au niveau du chakra du cœur. Le cerveau agit en fait comme médiateur des fonctions autonomes du corps et comme interface entre l’être conscient et son habitacle physique.

Quant à l’esprit, il peut aussi bien désigner le mental que l’intelligence ou le soi. Il ne s’agit donc que d’un terme générique dont le sens varie selon le contexte.

Le mental

Le mental remplit trois fonctions bien précises : le penser, le sentir et le vouloir. Ces trois facultés relèvent en effet entièrement de lui. C’est dans le mental que nos pensées et nos désirs prennent forme, se développent et se transforment. Le mental réagit en outre aux sensations que nous percevons, et il les interprète de façon tantôt favorable, tantôt défavorable, selon nos schèmes de référence. Le sentir est aussi le domaine des émotions, dont le mental est le terrain de jeu par excellence. Quant au vouloir, il permet de mettre en œuvre les moyens nécessaires à l’obtention des résultats les plus désirables (ou les moins indésirables) à travers chacun de nos gestes.

Le mental est très proche des sens qui, vu leur impétuosité, n’ont guère de mal à l’entraîner dans leurs aventures. Il est du coup le plus souvent ballotté entre le oui et le non, le bien et le mal, le juste et l’injuste, le vrai et le faux… En un mot, laissé à lui-même, le mental ne sait globalement que réagir aux sensations et aux impressions qui lui viennent du monde extérieur à travers les sens. Il n’a aucun pouvoir décisionnel.

L’intelligence

L’intelligence gouverne quant à elle nos facultés de raisonnement, d’analyse, de discernement et de jugement. Il s’agit en quelque sorte de notre ordinateur central. C’est à travers elle que nous devons déterminer ce qui est valable ou non et ce qui sert le mieux nos intérêts. Tel un cocher, elle doit fermement tenir les rênes du mental pour assurer le contrôle de nos pensées et de nos émotions, et par le fait même, une meilleure maîtrise de nos sens. Par contre, lorsqu’elle n’est pas assez développée ou lorsqu’elle ne dispose pas de données suffisantes, elle ne peut fournir aucune directive précise au mental, qui reste alors en proie à la dualité et aux sollicitations des sens.

L’ego

Aussi appelé «faux ego», ce troisième élément subtil est en quelque sorte l’ombre du moi, la projection de l’âme sur l’écran tridimensionnel de la sphère matérielle, soit une représentation illusoire de soi qui voile la conscience de notre identité réelle sous l’influence des trois gounas.

Bref, ce trio, bien que subtil, n’en demeure pas moins de nature matérielle, au même titre que le cerveau et les sens, que les éléments bruts dont se compose le corps physique, que nos organes de perception et que nos organes d’action. Le véritable ego, l’âme, ou l’être vivant en soi, de nature spirituelle, n’a aucun lien tangible avec eux, si ce n’est qu’il s’identifie au corps qu’il habite sous l’effet d’une conception matérielle de la vie.