La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit avec un résumé des 18 chapitres consacrés à la Bhagavad-gita, «Le Chant du Bienheureux».

Voir l’épisode précédent.

Le Chant du Bienheureux

– 2A. La voie du discernement –

Sañjaya dit: «Voyant la grande compassion et la profonde affliction d’Arjuna, ses yeux baignés de larmes, Krishna S’adresse à lui.»

— Ô Arjuna, comment une aussi vile faiblesse a-t-elle pu s’emparer de toi? Ces lamentations sont tout à fait indignes d’un homme conscient de la valeur de la vie. Elles ne conduisent pas aux planètes supérieures, mais à l’infâmie. Ne cède pas à une telle faiblesse, aussi mesquine qu’avilissante, car elle ne te sied guère. Chasse-la de ton cœur et relève-toi.

— Toi qui toujours triomphes de l’ennemi, Lui répond Arjuna, comment pourrais-je, au cours de la bataille, repousser de mes flèches des hommes tels que Bhishma et Drona, dignes de ma vénération? Plutôt mendier que vivre au prix de la vie d’aussi nobles âmes que mes précepteurs. Même avides de gains, ils demeurent mes supérieurs. Leur mort entacherait de sang tous les avantages que nous pourrions tirer de la victoire. J’ignore s’il vaut mieux les vaincre ou être vaincu par eux.

La mort des fils de Dhritarashtra m’ôterait le goût de vivre; et pourtant, les voici alignés devant nous sur ce champ de bataille. Une misérable défaillance m’a fait perdre mon sang-froid; je ne sais plus où est mon devoir. Indique-moi clairement la voie à suivre. Je suis à présent Ton disciple et m’en remets à Toi. Éclaire-moi, je T’en prie.

Je ne vois pas ce qui pourrait dissiper la douleur qui par tous les sens m’accable. Dussé-je acquérir un royaume sans pareil et y régner tel un déva dans le ciel, elle ne cesserait de me ronger. Je ne combattrai donc pas.

Ne pas confondre le corps et l’âme

Et Krishna de lui répondre en souriant:

— Bien que tu tiennes de savants discours, tu t’affliges sans raison. Ni les vivants ni les morts, le sage ne les pleure. Jamais ne fut le temps où nous n’existions, Moi, toi et tous ces rois, et jamais aucun de nous ne cessera d’être. À l’heure de la mort, l’âme change de corps, tout comme elle l’a fait en passant de l’enfance à la jeunesse, puis à la vieillesse. Ce changement ne trouble pas le sage.

Éphémères, joies et peines, comme étés et hivers, vont et viennent, ô Arjuna. Elles ne sont dues qu’aux perceptions sensorielles, et il faut apprendre à les tolérer, sans en être affecté. De fait, celui que n’affectent ni les joies ni les peines, qui demeure imperturbable dans le bonheur comme dans le malheur, est digne de la libération.

Pour avoir étudié leur nature respective, les maîtres de la vérité ont conclu à l’immuabilité de l’âme éternelle et à l’impermanence du corps, de nature changeante et illusoire. Sache que ce qui pénètre le corps tout entier ne peut être anéanti. Nul ne peut détruire l’âme impérissable. Seul le corps matériel que revêt l’âme indestructible, éternelle et sans mesure, est sujet à la destruction. Fort de ce savoir, combats, ô meilleur des hommes.

Ignorant, celui qui pense que l’âme peut mourir ou donner la mort; elle ne peut ni tuer ni être tuée. Jamais l’âme ne naît ni ne meurt. Jamais elle n’a eu de commencement, et jamais elle n’en aura. Non née, primordiale, immortelle et éternelle, elle ne périt pas avec le corps. Comment celui qui sait l’âme non née, immuable, indestructible et éternelle pourrait-il tuer ou faire tuer?

De même qu’on se défait d’un vêtement usé pour en revêtir un neuf, l’âme quitte un corps devenu inutile pour en revêtir un nouveau. Aucune arme ne peut fendre l’âme, ni le feu la brûler. L’eau ne peut la mouiller, ni le vent la dessécher. Indivisible et insoluble, partout présente, immortelle, inaltérable et fixe, elle reste éternellement la même.

L’âme est dite invisible, inconcevable et immuable. Sachant cela, tu ne devrais pas t’apitoyer sur le corps. Et même si tu crois que l’âme meurt et renaît sans fin, tu n’as aucune raison de te lamenter, ô Arjuna aux bras puissants. La mort est certaine pour qui naît, et certaine la naissance pour qui meurt. Puisqu’il te faut accomplir ton devoir, tu ne devrais pas te lamenter de la sorte.

Tous les êtres créés sont à l’origine non manifestés. Ils se manifestent à l’état transitoire, puis retournent à l’état non manifesté lorsqu’ils sont annihilés. À quoi bon s’en attrister?

Certains voient en l’âme une prodigieuse merveille; d’autres en parlent comme tel, et d’autres encore en entendent ainsi parler. Il en est cependant qui, même après en avoir entendu parler, ne peuvent la concevoir.

Regardons les choses en face

Quoi qu’il en soit, jamais l’occupant du corps ne peut être tué. Tu n’as donc à pleurer personne. Compte tenu de ton devoir de kshatriya, tu devrais savoir qu’il n’y a pas de voie plus glorieuse pour toi que de combattre selon les principes religieux. Tu n’as donc pas à hésiter. Heureux les kshatriyas quand s’offre à eux l’occasion de combattre, car alors s’ouvre pour eux la porte des planètes de délices.

Si toutefois tu enfreins ton devoir sacré de combattant, tu pécheras pour avoir manqué à tes obligations, et perdras ainsi ta réputation de guerrier. Les hommes, à jamais, parleront de ton infamie, et pour un homme d’honneur, le déshonneur est pire que la mort. Les grands généraux qui tenaient ton nom et ta gloire en haute estime croiront que la peur seule t’a fait quitter le champ de bataille, et ils te mépriseront. Tes ennemis te couvriront de propos outrageants et railleront ta valeur. Quoi de plus pénible pour toi?

Si tu meurs sur le champ de bataille, tu atteindras les planètes édéniques, et si tu sors vainqueur, tu jouiras du royaume de la Terre. Lève-toi donc, ô Arjuna, et combats vaillamment. Combats par devoir, sans considérer la joie ou la peine, le gain ou la perte, la victoire ou la défaite. Ainsi, jamais tu n’encourras de faute.

À suivre…

L’épopée du Mahabharata – Épisode 67