La série consacrée à l’épopée du Mahabharata racontée par Normand Vanasse se poursuit…

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Le tournoi


Dronacharya ayant achevé l’éducation de ses disciples, il réunit les aînés des Kourous et leur adressa ces mots:

— Ô meilleurs des Kourous, la formation de vos enfants est maintenant terminée. Organisons un tournoi au cours duquel mes jeunes étudiants pourront démontrer leur habileté à manier les armes.

Le roi Dhritarashtra prit alors la parole:

— Ô Drona, toi le meilleur des brahmanas, ton œuvre en est une des plus merveilleuses. Vidoura organisera donc une fête qui permettra à tous d’admirer les prouesses de tes élèves. Quant à moi, j’envie ceux qui ont des yeux pour apprécier les exploits de mes fils.

Donnant suite au souhait du roi, Vidoura quitta le palais et entreprit sans tarder d’organiser ledit tournoi.

Lorsque vint le jour de la compétition, tous les souverains et les autres membres éminents de la dynastie Kourou prirent place autour de l’arène de combat, chacun sur le siège qui lui était assigné. Les femmes, avec à leur tête Kounti et Gandhari, firent également leur entrée et rejoignirent leur siège respectif. Les habitants d’Hastinapoura avaient tellement hâte d’assister à l’événement qu’en quelques minutes à peine, une grande foule s’assembla, et l’air résonna bientôt du son des conques, des tambours et des trompettes.

Démonstration d’adresse et de force

Dronacharya avança dans l’arène et présenta ses étudiants un à un. Chacun d’eux allait maintenant devoir montrer son savoir-faire. Youdhishthira en tête, les garçons s’approchèrent pour une première épreuve de tir à l’arc. Craignant que des flèches ratent leur cible et les atteignent, plusieurs spectateurs baissèrent la tête, mais ils n’avaient aucune crainte à avoir. L’adresse des garçons ne faisait aucun doute.

Suivit le maniement d’autres armes, dont l’épée, le javelot et les dards célestes. Puis Bhima et Duryodhana, avides de montrer leur talent, se présentèrent masse en main. Rugissant comme deux lions, ils firent tous deux preuve d’une grande habileté. Tandis que Vidoura décrivait leur combat à Dhritarashtra et à son épouse, Gandhari, la lutte devint toutefois un peu trop vive, si bien que Dronacharya mit fin au duel.

Afin de détendre l’atmosphère, le maître fit appeler Arjuna et le présenta à la foule:

— Voici Partha! Il m’est plus cher que mon propre fils. Il maîtrise toutes les armes, et son père n’est nul autre que le grand Indra, roi des planètes édéniques.

Arjuna pénétra alors dans l’arène avec son arc et un carquois rempli de flèches. La foule lui exprima aussitôt son affection par des cris de joie. En entendant les commentaires favorables des citoyens, Kounti, la mère d’Arjuna, se mit à pleurer, et le lait coula de sa poitrine.

Arjuna commença aussitôt à faire la démonstration de ses armes célestes. Avec l’agneya, il produisit un brasier, et avec la varuna, une trombe d’eau. Avec la vaiyabhya, il produisit un tourbillon d’air, et avec la parjanya, des nuages. Avec la bhauma, il produisit un monceau de terre, et avec la parbhakhya, des montagnes. Finalement, sous les regards d’une foule ébahie, Arjuna invoqua l’antardanta et fit ainsi disparaître toutes ces impressionnantes créations.

Une entrée flamboyante

On vit alors arriver, à l’entrée de l’arène, un personnage aussi brillant que le soleil. Stupéfait, Duryodhana se leva, et ses cent frères en firent autant. Tous les spectateurs se demandaient qui pouvait bien être cet individu dont la radiance gagnait toutes les directions! Ignorant eux-mêmes l’identité du nouveau venu, Drona et les cinq Pandavas allèrent au-devant de lui.

Il s’agissait de Karna, le premier fils de Kounti – avant son mariage avec Pandou. Issu de la semence de Vivasvan, le déva du soleil, il était investi des mêmes pouvoirs que lui. Et depuis sa naissance, il portait une armure naturelle en or ainsi que de scintillants pendants d’oreilles. Après avoir offert son hommage à Drona, Karna s’adressa à Arjuna:

— Les exploits que j’accomplirai devant cette foule surpasseront les tiens. Tu le constateras avec étonnement.

En entendant ces paroles, Duryodhana se réjouit. Voyant la rivalité s’installer entre Karna et Arjuna, il sentit grandir son affection pour le nouveau venu.

Avec la permission de Drona, Karna entreprit d’entrée de jeu d’exhiber la même dextérité qu’Arjuna. Devant l’excellence de cet archer exceptionnel, Duryodhana et ses amis l’étreignirent et lui tinrent ces propos:

— Bienvenue, ô guerrier aux bras puissants. Nous serions honorés de t’avoir pour ami et allié. Installe-toi donc avec nous dans le royaume des Kourous.

Par esprit de compétition, Arjuna dit alors à Karna:

— Montre-moi toutes les armes que ton précepteur t’a données, et je vais les neutraliser les unes après les autres. Tu verras alors ma supériorité au tir à l’arc.

— Cette arène est destinée à nous tous, riposta Karna, pas seulement à toi. Pourquoi n’utilises-tu que des paroles pour t’exprimer? Vas-y, lance tes flèches. Je te trancherai ensuite la tête en présence même de Drona.

Karna dévoile sa valeur

Les esprits s’échauffent

Encouragé par ses frères, et avec la permission de Drona, Arjuna se prépara à combattre. Quant à son adversaire, qui avait su gagner l’affection de Duryodhana, il prit son arc et ses flèches et se plaça en position d’attaque.

Indra invoqua des nuages afin de produire de l’ombre pour son fils Arjuna, tandis que Vivasvan, le déva du soleil, dispersa les nuées flottant au-dessus de la tête de son fils Karna. Comprenant qu’elle assistait à une compétition fatale, Kounti s’évanouit et tomba au sol. Vidoura lui fit cependant reprendre ses esprits, et en voyant ses deux fils sur le point de s’affronter dans un combat à mort, elle fut saisie d’épouvante.

Kripacarya, qui était versé dans les règles du combat, apostropha alors Karna en ces termes:

— Arjuna, le plus jeune des fils de Kounti, appartient à la dynastie Kourou. Il se battra avec toi. Mais tu dois d’abord nous dire à quelle dynastie royale tu appartiens. Car, les fils d’un roi ne se battent jamais contre des gens de lignage inférieur.

La fierté de Karna s’affaissa du coup comme une fleur de lotus pendant la saison des pluies!

Duryodhana se leva toutefois de son siège et rétorqua:

— Ô Kripa, les Écritures nous disent que trois sortes d’individus peuvent appartenir à l’ordre royal: ceux qui naissent dans une telle famille, les héros et ceux qui dirigent une armée. Si Arjuna ne désire pas combattre un adversaire qui n’est pas de sang royal, je vais installer Karna sur le trône d’une province avoisinante.

Duryodhana ordonna alors qu’on lui apporte un siège digne d’un souverain, et après y avoir fait asseoir Karna, il le nomma roi de la dynastie Anga. La cérémonie se déroula dans les règles, sous la direction de brahmanas qualifiés, et la foule applaudit en signe d’approbation.

Revirement de situation

Afin d’exprimer sa gratitude à Duryodhana, Karna lui dit:

— Ô tigre parmi les hommes, que pourrais-je t’offrir en retour du présent que tu viens de me faire? Je me plierai à tes vœux et me ferai ton ami fidèle.

— Ô valeureux guerrier, dit Duryodhana, je t’offre à mon tour mon amitié.

S’ensuivit une accolade qui scella entre les deux hommes un lien fatidique pour l’avenir de la dynastie Kourou.

Sur ces entrefaites, Adhiratha, le père adoptif de Karna, fit son entrée dans l’arène, et les yeux pleins de larmes, il étreignit son fils. Voyant que Karna était le fils d’un simple conducteur de char, Bhima s’interposa:

— Tu n’es pas digne de régner sur le royaume des Angas, pas plus qu’un chien ne mérite le beurre de l’aire sacrificielle.

Duryodhana en fut pris de colère, et s’adressa à Bhima en ces termes:

— Comment oses-tu parler ainsi? L’héroïsme et le courage sont les marques d’un kshatriya, et l’on ne doit pas refuser de se battre contre un kshatriya, fût-il de classe inférieure. Une chèvre pourrait-elle donner naissance à un tigre comme Karna? Ce guerrier ressemble à un déva, sans compter qu’il est né avec une armure en or et des pendants d’oreilles scintillants. Crois-tu vraiment possible qu’il soit le fils d’un conducteur de char? Ce prince mérite de régner sur les trois mondes. S’il en est un parmi vous qui ne peut souffrir ce que j’ai fait pour Karna, qu’il monte sur son char et prenne son arc!

Les choses en restèrent là. Au terme de cette journée, alors que le soleil disparaissait à l’horizon, la foule se trouva partagée. D’aucuns étaient d’avis qu’Arjuna était sorti vainqueur, tandis que d’autres penchaient plutôt en faveur de Karna. Kounti, pour sa part, avait reconnu son fils grâce à certaines marques sur son corps, et elle était contente de le savoir vivant et bien portant. Quant à Youdhishthira, après avoir constaté la prouesse de Karna, il fut convaincu que nul sur Terre ne saurait surpasser cet archer.

L’épopée du Mahabharata – Épisode 12

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